Ah, les néologismes ! Pour les puristes de la langue, de toutes les langues même, ce ne sont que des parasites et la manifestation d’une domination étrangère. D’où viennent donc ces spams et autres mails, n’avons nous pas des mots bien à nous pour décrire les réalités auxquelles ils correspondent ? Et ces mots bien à nous, forcément nouveaux, comme les pourriels et les courriels, quand ces réalités nous dépassent un peu, comment les nommer ? Comment d’ailleurs faire autrement si on veut pouvoir disposer d’une langue vivante. Pour Ronsard, il ne faisait aucune doute :

Plus nous aurons de mots dans nostre langue, plus elle sera parfaite.

En vérité, il y a néologisme et néologisme. Tous les néologismes sont issus des mêmes processus. Mais, seuls certains peuvent être considérés comme des figures de style. S’ils remplissent certaines conditions. Alors comment ça marche ? Quel intérêt un auteur peut-il avoir à enrichir son style avec des néologismes ? Quels sont les exemples les plus célèbres de néologismes figures de style qui n’ont pas perdu cette qualité avec le temps ?

Comment naissent les néologismes ? 

Pour le comprendre, il faut d’abord commencer par comprendre de quoi on parle. Un néologisme, c’est quoi au juste ?

Définition du néologisme 

L’étymologie du mot néologisme est facile à démêler. Le mot vient du grec ancien néos qui veut dire nouveau et de logos qui signifie parole auxquels on a rajouté le suffixe français -isme.  En clair, un néologisme, c’est l’action qui permet de créer un mot nouveau.

Les dictionnaires vont un peu plus loin que la seule étymologie. On y ajoute, en général, la provenance du mot nouveau. Il est soit entièrement nouveau ou bien est ancien mais avec un sens radicalement différent de ce qu’il était initialement. 

Quand on examine plus en détail cette provenance, on se rend compte qu’elle peut servir à dresser une typologie des néologismes. De fait, on peut ainsi distinguer quatre  types de néologismes.

Typologie des néologismes

Mots-valises et néologismes

Beaucoup de néologismes viennent de deux autres mots dont peut dire qu’ils se grignotent l’un, l’autre, pour en former un totalement  nouveau. Pas forcément, d’ailleurs, de façon égalitaire. Une fraction de mot peut être plus grande que l’autre.

Ce qui compte c’est que le nouveau mot soit compréhensible. Citons, par exemple, le courriel, l’infobésité ou encore l’alicament.

Néologismes d’emprunt

Ils sont directement empruntés à une autre langue et sont de deux sortes. Soit ils correspondent à des emprunts directs, soit ils sont décalqués, mot à mot, d’une expression étrangère. 

Dans la première catégorie, on trouve des mots comme weekend, bug, patio ou piano. Suivant leur origine, ce sont des anglicismes, des hispanismes ou des italianismes.

Dans la deuxième catégorie, on trouve les traductions littérales comme le gratte-ciel qui traduit l’expression anglaise skyscraper.

Néologismes par changement de sens 

C’est simple. On a l’habitude d’utiliser un mot avec un certain sens et puis, soudain, un nouvel usage se forme et s’impose. Le sens du mot change. Ce sont toujours les mêmes lettres, mais  le sens n’est plus le même.

Ainsi du mot virus. A l’origine, il ne concerne que des organismes microscopiques, depuis l’essor de l’informatique, il concerne aussi certains de ses dysfonctionnements. Et que dire de la « souris« , ou du « mulot » pour certains, pour rester dans le même registre ?

Origine artistique de certains néologismes

Pour autant, il y a des néologismes qui n’ont d’autres raisons que d’être le fruit de l’imagination de leur auteur. Rien ne les explique si ce n’est la créativité des artistes qui en sont à l’origine. Certains auteurs s’en sont fait une spécialité. Comme, par exemple, Rabelais ou Boris Vian.

Dans le prologue de son tiers livre, Rabelais décrit ainsi avec un vocabulaire de son cru ce qu’il croit savoir de Diogène le  philosophe grec, célèbre pour avoir vécu dans un tonneau :

Là, en grande véhémence d’esprit, tournant son tonneau et le virant, frambourant, barguignant, baratant, destrempant, lourdant, fretellant, pantelant, emboulant, sabotant, mornant, crochant, ballant, tambourant, sardant, tambussant, sciant, coustellant, moustardant, fanfreluchant, bousculant, matagrabolisant…

Dans l’écume des jours, Boris Vian n’est pas en reste quand il parle d’une invention, elle aussi de son cru, le pianocktail :

Prendras tu un apéritif ?  demanda Cotin. Mon pianocktail est achevé. Tu pourras l’essayer.

Si certains mots inventés par Rabelais sont passés dans le langage courant, comme automate ou faisandé, d’autres comme le pianocktail sont restés collés à l’œuvre où ils ont vu le jour.

Quoi qu’il en soit, ce sont ces mots là seulement que l’on peut considérer comme des figures de style.

Les néologismes stylistiques 

Usages courants  et usages stylistiques

Pour bien prendre en compte la nature stylistique ou pas d’un mot ou d’une expression utilisée par un auteur, il faut distinguer ce qui relève d’un usage courant et ce qui est d’évidence pure fantaisie littéraire. 

D’une manière générale, ce qui est d’un usage courant ne peut pas être considéré comme vecteur, en tant que tel, d’un style particulier. On peut juste affirmer que tel auteur a une expression plus riche que tel autre.

Ce qui, en soi, définit un style, mais ne permet pas de dire que ce style est fondé sur un usage particulièrement abondant de néologismes. Ce qui est le cas, d’évidence, avec un auteur comme Rabelais.

C’est quoi un néologisme figure de style

Portrait de La Joconde - coollibri.com
Portrait de La Joconde – coollibri.com

Disons-le.  Un néologisme ne peut être véritablement considéré comme une figure de style que s’il constitue un hapax. Autrement dit, si son usage est unique.

Citons par exemple parmi les hapax propres à certains grands auteurs de la littérature française le « dormioter » de Jean Giono ou encore le « joconder » de Henry Troyat. Le premier décrit un état entre le sommeil profond et la somnolence. Le second renvoie à une certaine façon de sourire bien saisie par Léonard de Vinci dans son portrait de la Joconde.

Ce qui veut également dire que tout néologisme passé dans le langage courant perd simultanément sa qualité de figure de style pour n’être plus qu’un facteur stylistique parmi d’autres.

Comment créer un néologisme figure de style

Indiscutablement, créer un néologisme pour qualifier d’une manière unique et inconnue jusqu’au moment où on l’utilise un objet ou une situation est un marqueur stylistique majeur comme n’importe quelle autre figure de style.

Créer un mot ou une expression de toute pièce s’appuie principalement sur trois types de processus : la suffixisation, le téléscopage ou l’onomatopéisation.

Néologisme par la suffixisation.

Il faut commencer par choisir une base. Par exemple, un mot courant. Puis, bien définir ce qu’on cherche à faire. Se moquer ? Adoucir ?  Dramatiser ? Et enfin, formater le tout avec un suffixe approprié pour créer une bonne euphonie.

Suivant ce qu’on recherche, on classe les suffixes en suffixes péjoratifs, affectifs et suffixes d’intensité. Dans les premiers, on trouve les -ard, -aille, -asse, -uche ou -oche. 

Dans les seconds, on a les -et, -ette, -ou, -ounet ou encore -ot. Quant aux troisièmes, s’y bousculent les -ute, -âtre, -ing ou -ingue.

A partir d’une même base, par exemple, écrivain, suivant ce que l’on veut faire ressortir d’un écrivain que l’on veut caractériser d’un mot on a le choix entre le méchant écrivassier, le brave écrivanou ou l’assommant écrivanâtre.

Simple, non ?

Le néologisme par téléscopage

On parle aussi de mot-valise. On en connait beaucoup. Pas la peine de revenir sur le courriel, le franglais ou l’alicament, dont on a parlé plus haut. On peut les construire soi-même. Là aussi, c’est facile. Il suffit de prendre deux mots avec leur sens propre et de les fusionner. 

Gardons la même base que précédemment. On veut dire que tel écrivain est un écrivain moitié humain, moitié artificiel, et voilà l’écriviciel ! L’écrivain ou le rédacteur dont les textes sont bien pensés par lui, mais dont la formulation est plus ou moins faite par une Intelligence Artificielle.

Néologisme onomatopéique

C’est le néologisme fondé sur une onomatopée.  C’est-à-dire un mot qui reproduit un son ou un bruit. Il y en a plein ! Avec écrivain, qu’est-ce que ça peut donner ? Difficile de garder la base telle quelle. Mais, tapotain ou tapoteur rend assez bien la chose. 

Le néologisme, un facteur stylistique et de temps en temps, une figure de style

Le néologisme est-il une figure de style ? Telle était la question posée au début de ce post. La réponse est sans ambiguïté. Un néologisme est avant tout un facteur stylistique, mais suivant son mode de construction, ce peut être aussi une figure de style.

Et dans ce cas, il apporte une évidente touche d’originalité à un texte. Et à la suite de Rabelais, le maître en la matière, des auteurs comme Boris Vian, mais aussi comme Jean Giono, Henri Troyat, Blaise Cendrars, pour ne citer que ceux-là, ne s’y sont pas trompés.

 

 

 

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