L’affaire Thélyson Orélien qui a éclaté en septembre 2026 restera longtemps dans les annales de l’Edition. Elle illustre toutes les peurs qui entourent le recours à une IA pour écrire un roman. Rappelons les faits. Thélyson Orélien publie chez Grasset un roman « C’était ça ou mourir ». Ce roman est récompensé par le prix du roman Fnac 2026. Il figure par ailleurs  dans les sélections de plusieurs grands prix de la rentrée.

Citons les tous : prix Goncourt, prix Renaudot, prix Fémina, prix Médicis, pris Décembre, prix du Premier Roman, prix André-Malraux et prix Jean-Giono. Ce n’est pas rien. De plus, au moment où il reçoit le prix du roman Fnac et sans que cette récompense soit encore publique, le montant de ses ventes  s’élève à 35 000 exemplaires.  A cela s’ajoute la notoriété croissante de l’auteur. Il est aussi le lauréat du prix Méduse 2026 et du prix Première Plume 2026.

Bref, l’auteur de 38 ans québécois d’origine haïtienne est un vrai phénomène littéraire.

Seulement voilà.  Un compte X « Balance ton Claude » s’interroge. L’auteur a t il eu recours à une IA pour écrire son roman ? Pour les animateurs du compte, ils seraient 5 et parmi eux il y aurait Samuel Fitoussi, chroniqueur au Figaro, il n’y a aucun doute à avoir.  Le Thélysson Orélien a eu recours à une IA pour écrire son roman. Croix de fer, croix de bois, si je mens, je vais en enfer.

Comment en sont -ils si sûr ? C’est un comparateur statistique qui le leur a dit. Il s’appelle Pangram. Et comment le compte X en est-il si sûr, c’est Pangram qui le leur a dit. 

Mais, à ce stade, peu importe le déroulement de  l’intrigue. Cette affaire est riche d’enseignements. Elle renvoie à plusieurs questions. A commencer par celle du poids admissible du recours à l’IA pour écrire un roman. Mais aussi celle de la fiabilité des outils de contrôle. Et sous jacents à cette dernière question, le rôle des comités de lecture de même que celui des mentions obligatoires. Entre autres. 

Quelle part d’IA est-elle admissible quand on a recours à une IA pour écrire un roman  ?

Suivant le regard porté sur l’IA l’admissibilité de l’IA dans l’écriture d’un roman va de son bannissement total à une totale liberté d’utilisation. Commençons par examiner les raisons pour lesquelles il faudrait bannir le recours à une IA  pour écrire un roman.

Le recours à L’IA pour l’écriture d’un roman PEUT-IL être banni ?

Les esprits chagrins diront qu’il ne faut lui laisser aucune place. Mais qui sont-ils et combien sont-ils ? Et avant cela même peuvent-ils le faire ? L’IA va continuer à se développer à très grande vitesse quelles que soient les peurs qu’elle suscite. Ce développement est comme l’eau d’une rivière. Si elle rencontre un obstacle elle le contourne et prend un autre chemin.  Ou le submerge.

Car ce développement se nourrit d’un nombre chaque jour plus important de développeurs et d’un nombre d’attentes toujours plus grand et diversifié. ChatGPT est né le 30 novembre 2022, date de son lancement. Il était alors le seul modèle de langage de ce type. Il était réellement sans équivalent. 

Quatre ans après, on peut dresser une liste de près de 40 modèles dont trois dans le groupe de tête challengent durement ChatGPT. Et si on rentre dans le détail, celui de leurs spécificités propres, ChatGPT n’est même plus en tête. Pour ce qui est de l’écriture, c’est Claude.

Penser que le développement de l’IA va s’arrêter là parce que ce développement fait peur ou pour toutes sortes d’autres raisons est une illusion. De ce fait, le recours à l’IA pour écrire un roman ne peut pas être banni. Il y a tout simplement une impossibilité intrinsèque.

Les auteurs quels qu’ils soient ne pourront jamais cesser de s’appuyer sur elle pour leur recherche documentaire ou l’amélioration de leur style, ne serait-ce que d’un point de vue grammatical. Ou encore  structurel, pour les plus audacieux de ses détracteurs.

Le recours à l’IA pour écrire un roman DOIT-IL être totalement banni ?

Cette question est bien différente de la première et est au cœur de la polémique qui a cassé l’essor éditorial de Thélyson Orélien dont le statut est passé du jour au lendemain de jeune prodige des arts et des lettres à celui d’aventurier du marché de l’édition.

Répondre à la question posée, c’est se demander sur quoi repose la création artistique. Autrement dit, c’est s’interroger sur ce qui est à l’origine de cette création. Est-ce la main du sculpteur piloté par son esprit inventif ou le burin d’un genre nouveau, un burin électrique, par exemple, que cette main manœuvre avec habileté qui crée la sculpture ?

Sculpteur entrain de sculpter une statue - coollibri.com
Sculpteur entrain de sculpter une statue – coollibri.com

Nature de la création artistique

La création artistique est un tout. C’est à la fois la manifestation d’une technique et l’expression d’une inspiration. De ce point de vue, L’IA pas plus que le burin du sculpteur n’est suffisante pour expliquer ce qui au bout du travail de l’artiste se traduit par son œuvre et l’accueil que lui réserve le public à qui elle est destinée. Pas plus que le burin, même électrique, l’IA ne peut rien produire ex nihilo. Toute seule.

Que penser d’une critique négative portée sur une sculpture au motif que le burin qui l’a permise est trop moderne ? Que le sculpteur n’aurait jamais du l’utiliser et qu’il aurait du en rester aux techniques utilisées par de lointains prédécesseurs ? 

Oui, mais l’écriture, ce n’est pas pareil. Ah bon, en quoi ? Que penser des remerciements de certains auteurs à leurs secrétaires, à leurs documentalistes, à leurs correcteurs, à leur éditeur, à leurs relecteurs, à leur famille, etc. sans lesquels le livre n’aurait jamais pu être écrit  sous sa forme définitive ?

Que penser enfin de toutes ces formes d’expression artistique qui utilisent abondamment tous les outils disponibles, industriels ou numériques, pour produire des œuvres d’art ? L’urinoir de Marcel Duchamp a-t-il été fabriqué par Marcel Duchamp ? La Demeure du Chaos de Thiery Ehrmann qui s’étend sur 9000 m2 est principalement constituée d’objets de récupération. Cela ne l’a pas empêché d’être considérée comme une œuvre d’art totale  par le ministère de la Culture 

Comment se servir de l’IA pour écrire un roman ?

Les quelques remarques excluent que l’IA doive être bannie à 100 % de toute écriture.  Pour une simple et bonne raison, une IA ne peut rien produire de lisible sans prompt. Sans échanges prolongés avec l’auteur. Sans travail donc.

Il serait étonnant que Thélyson Orélien se soit contenté de taper sur son clavier : dis-moi Claude peux tu m’écrire un super roman décrivant les tribulations d’un migrant qui puisse gagner un tas de grands prix littéraires ?

Supposons que oui. Par jeu. Mais dans ce cas, qu’une IA soit capable de produire avec si peu de travail de l’auteur un ouvrage qui a séduit plusieurs dizaines de milliers de lecteurs a de quoi interroger sérieusement tout le monde de l’édition traditionnelle.

Et qu’en sera-t-il demain ? Une aubaine finalement pour les éditeurs ! Plus de droits d’auteur à verser puisqu’il faut nécessairement être une personne physique pour ça. 

Revenons à la raison. l’IA existe bel et bien et chaque jour qui passe, par simple application de la loi de Moore, ses capacités augmentent. Par suite, il est désormais pratiquement impossible de ne pas y recourir au moins a minima. C’est ainsi.

Les cochers ont pu déplorer l’arrivée des automobiles et militer pour leur interdiction au motif qu’elles allaient trop vite et étaient dangereuses, ça n’a pas empêcher le nombre de leurs utilisateurs de croître de manière exponentielle. 

L’IA fait notamment gagner un temps considérable pour toute recherche documentaire. On aurait bien tort de s’en priver.  Sans entrer dans les détails, de nombreux auteurs y ont recours d’une manière ou d’une autre. En se pinçant les lèvres avec une mine contrite ou en s’inventant des excuses qui ne trompent personne. Seulement quand on les interroge.

Comme le dit avec raison le journal Le Monde, cette affaire constitue pour le secteur de l’Edition un véritable séisme dont il ne sortira pas, de toute façon, indemne.

Quel peut être  le taux d’utilisation acceptable de l’IA dans un roman ?

Autrement dit, où situer le recours à l’IA pour écrire un roman entre 0 % et 100 % d’utilisation. Rie Kudan, lauréate du prix Akutagawa 2024, le Goncourt japonais, n’a pour sa part pas hésité à préciser que 5 % de son roman  » La tour de la sympathie de Tokyo » avait été rédigé par ChatGPT.

On ne lui pas retiré son prix pour autant, ni  jetée aux gémonies du monde éditorial.

Oui, mais 5 % comment diront certains ? Admissible parce que l’auteur y met en scène des IA ? Alors faut-il mettre l’IA à toutes les sauces dans les récits pour ne pas risquer l’opprobre ? On imagine sans peine à quelles extrémités cela pourrait conduire. Pas sûr que les IA suivent.

Plutôt que de raisonner à coup de principes, il est plus juste de surveiller son recours à une IA pour écrire un roman en suivant son emploi grâce à un tableau d’auto contrôle. Facile à faire avec une IA comme Claude. ll suffit de le lui demander.

Finalement, sans qu’on ait encore des statistiques précises à ce sujet, comme on pourrait les avoir en interrogeant les auteurs pour savoir s’ils préfèrent écrire  avec un stylo bille ou avec un PC, on peut penser que le recours à l’IA avoisine d’ores et déjà  les 10 à 20 % d’une œuvre romanesque.  On ne parle ici bien évidemment que des recours à l’IA correspondant à la seule assistance technique. Sous une forme ou sous une autre.

Rappelons enfin pour mémoire que la pratique des collages littéraires utilisée, par exemple, dans certains passages par des auteurs comme Michel Houellebecq dans la Carte et le Territoire ou Aurélien Bellanger dans la théorie de l’information n’a suscité aucune révolution éditoriale. 

Ils sont de leur temps. C’est tout. Ce que reflète leur manière d’écrire.

Quelle est la fiabilité des outils de détection ?

Quels sont les outils de détection d’IA ?

Il faut commencer par là. Face à la grande frayeur des universités, qui craignaient de ne plus noter que des mémoires dopés à l’IA, les outils de détection se sont rapidement multipliés. On en compte aujourd’hui une bonne douzaine. GPTZero, Originality.ai et Copyleaks ont longtemps été les plus cités. Aucun n’a jamais été jugé infaillible, au point qu’on recommande généralement de les croiser et de privilégier ceux qui ont été entraînés sur la langue du texte analysé.

C’est dans ce contexte que Pangram s’est imposé. Fondée il y a trois ans par Max Spero et Bradley Emi, la start-up revendique une précision bien supérieure à celle de ses concurrents. Sa méthode repose sur un apprentissage massif : le système, lui-même une IA, compare de très grandes quantités de textes humains et de textes générés, et en extrait les régularités propres à chaque catégorie. Le texte suspect est ensuite confronté à ces régularités. Penche-t-il d’un côté ou de l’autre ?

Peut-on faire confiance à Pangram ?

Selon ses partisans, Pangram ne serait pas un détecteur comme les autres. Pour eux, la plus grande preuve en est que le texte de Thélyson Orélien, même traduit en anglais, reste classé comme produit par une IA. Certes. 

Mais Pangram est avant tout un outil statistique. Or un outil statistique ne fournit in fine qu’une probabilité et une probabilité n’est pas une preuve. Ce n’est qu’un indice. Parmi d’autres. 

Une chose est sûre. Une probabilité dépend de ce sur quoi l’outil a appris. Thélyson Orélien avance lui-même une hypothèse : son style caribéen aurait pu fausser les résultats. Pourquoi pas. 

Un détecteur entraîné sur une certaine norme d’écriture sait-il reconnaître ce qui s’en écarte ? Et que dire des auteurs qui, à force de pratiquer une langue documentaire lisse, façon Wikipédia, finissent par écrire naturellement comme une IA bien qu’ils ne s’en soient jamais servis ?

Surtout, une probabilité ne devrait pas suffire à condamner. Qu’un compte anonyme puisse, sur la foi d’un seul outil, faire basculer en quelques jours la réputation d’un auteur, voilà qui devrait inquiéter bien au-delà du cas de Thélyson Orélien. Un détecteur peut sans doute interpeller. Il ne peut en aucun cas servir de tribunal. 

Quelle attitude à adopter quand on utilise une IA pour écrire un roman ?

L’IA et l’autoédition 

Si l’intention est de s’autoéditer, il n’y a aucune précaution particulière à prendre. L’auteur autoédité écrit comme il l’entend et n’a pas de comité de lecture à convaincre. Les seuls personnes qu’il doit convaincre ce sont ses lecteurs. 

Et là, l’assistance technique d’une IA peut lui rendre de grands services. Comme il ne dispose d’aucune assistance éditoriale, à moins de se la payer, via des plateformes spécialisés, ses écrits peuvent paraître souvent mal finis ou indigestes. 

Mais avec l’IA, il va pouvoir améliorer considérablement la qualité de son écriture à un prix défiant toute concurrence et accroître tout aussi considérablement ses chances d’être lu.  

Il n’aura peut-être pas de prix littéraire, quoi que cela reste à voir, il y en a tellement !, mais il aura plus de lecteurs et plus de droits d’auteur. Il faut se souvenir que la plupart des livres édités par une maison d’édition classique peinent à dépasser les 1000 exemplaires vendus avec des droits d’auteur peinant aussi à dépasser les 8 %.

L’IA et l’édition  classique

C’est évidemment là que le bât blesse. Tout auteur autoédité rêve à un moment ou à un autre d’être édité par une grande maison d’édition et d’être sacré grand écrivain. Et là, comme les places sont chères et la concurrence féroce, mieux vaut prendre toutes ses précautions. 

On vient de le voir avec Thélyson Orélien, faire comme si on n’avait jamais eu recours à une IA peut coûter très cher quand le soupçon qu’on ait pu le faire est suffisamment établi.

Il convient donc d’écarter la possibilité de ce soupçon, non pas en niant avoir eu recours à l’IA, mais en le précisant bien à l’éditeur au moment de l’établissement du contrat d’édition. Pas avant, ni après. 

Avant, c’est courir le risque de voir écarter un texte pour ce seul motif alors qu’il est manifestement bon. Après, c’est prendre le risque  de s’empêtrer entre les accusations de tricherie et les dénégations qui les accompagnent.

Au moment de la discussion du contrat d’édition, il convient donc de jouer la transparence et de ne pas hésiter à montrer son tableau d’autocontrôle. Tableau qui montre de manière exhaustive et prouvée la répartition des rôles entre IA et auteur.

Pas besoin des supputations de Pangram ou de quelque autre outil du même genre. Si cela rebute la maison d’édition, il y en a d’autres que ça ne rebutera pas. Si bien sûr le texte est prometteur. Même chose d’ailleurs du côté des lecteurs.

Enfin, on peut aussi indiquer sur un bandeau ou en remerciement qu’on s’est appuyé sur une IA pour écrire le roman mis en vente.  C’est signifier qu’il est bien de son temps. De ce point de vue, cela en devient un argument marketing. 

Gageons qu’à terme, on verra une distinction s’établir entre les romans écrits à la main, sur un mode artisanal, destiné à un public choisi, et les romans enrichis grâce à l’IA destinés à un public soucieux de s’informer de manière distrayante.

Les leçons de l’affaire Thélyson Orélien

Et si Thélyson Orélien avait autoédité son livre ? Qu’aurait-il perdu, qu’aurait-il gagné ? Son ouvrage aurait-il été moins bon, moins intéressant pour les lecteurs ? Une plateforme d’autoédition n’aurait-elle pas même intérêt à demander à ses auteurs de faire valider leur ouvrage par une IA appropriée avant de le faire imprimer ?

Comme d’autres plateformes d’autoédition qui orientent leurs auteurs sur leurs services de relecture et de réécriture ? Payants, bien sûr. Oui, mais si on cherche un contrat d’édition classique ? Hé bien, on lui annonce la méthodologie suivie. Mais, au final, ce qui importe c’est le plaisir du lecteur. Pas du critique.

En tout cas, l’affaire Thélyson Orélien est à l’origine d’un séisme pour le monde de l’édition traditionnelle comme le dit le titre d’un journal. Ce séisme est aussi la marque d’un secteur fragilisé par la stagnation du nombre de lecteurs et des éditeurs soucieux de préserver leurs acquis avec des auteurs ayant fait leurs preuves. Trop peut-être ? Au point de se répéter, de dater et d’ennuyer les lecteurs ?

Séisme qui ne fait donc que commencer. A ne vouloir prendre aucun risque, on finit par les prendre tous. 

De fait, si certaines maisons d’édition se refuseront toujours à publier des auteurs ayant recours à l’IA, d’autres ne se gêneront pas pour le faire si le résultat est probant. Les unes et les autres seront séparées par les limites imposées par une nouvelle querelle des anciens et des modernes. On sait ce qu’il en advient. 

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