La littérature autrichienne peut paraitre aujourd’hui anecdotique proportionnée à la taille du pays qui lui sert de cadre géographique. C’est oublier qu’elle fut un temps la manifestation d’un vaste empire et que les vestiges de cet empire parsèment toute l’Europe centrale. Par ailleurs, ceci expliquant sans doute cela, des auteurs autrichiens ont été à l’origine de mouvements littéraires qui ont largement débordé les frontières mêmes de leur pays d’origine. On pense naturellement au mouvement Biedermeier. Mais il n’est pas le seul à avoir marqué les esprits.
On peut aussi citer tous ceux qui ont été des figures importantes de ce qu’on a appelé avant guerre le modernisme viennois, entre les deux guerres, l’expressionnisme autrichien et après guerre, les déconstructivistes. Héritiers, d’une manière ou d’une autre, de ces grands courants, les auteurs autrichiens contemporains ont encore bien du mal à trouver leur voie de manière originale et frappante.
Adalbert Stifter, le grand auteur du Biedermeier

C’est quoi le Biedermeier
Pour faire court, c’est un style né de la censure. Celle due aux décrets de Karlsbad édictés en 1819 par la grâce du Prince de Metternich. C’est un style, une époque et une aire géographique.
Pour ce qui est de cette dernière, son épicentre est à la fois autrichien et germanique. De là, il s’est élargi à toute l’Europe, principalement l’Europe centrale, et à la Scandinavie.
La grande époque du Biedermeier va du congrès de Vienne de 1815 aux révolutions de 1848. Elle correspond ainsi à une sorte de parenthèse entre l’épopée napoléonienne et l’éruption des romantiques.
On peut caractériser le style Biedermeier comme étant le style bourgeois par excellence. Quelles que soient les dimensions par lequel on l’examine, art de vivre, littérature, architecture, il en incarne les valeurs.
Celles-ci sont principalement centrées sur la famille, la retenue et l’éducation. On y exècre les extrêmes et les engagements inappropriés. Dans un sens ou dans un autre. Adalbert Stifter en est l’auteur le plus représentatif.
L’après saison, d’Adalbert Stifter (1805-1868)
Le roman d’Adalbert Stifter appartient à la catégorie des bildungsromans, c’est-à-dire de ce qu’on appelle des romans d’éducation. L’idée de leurs auteurs est de suivre l’évolution intellectuelle et morale de leurs personnages de leur naissance à leur maturité.
Un des meilleurs exemples de ce type d’ouvrage dont Adalbert Stifter a pu s’inspirer est le roman de Goethe « Les années d’apprentissage de Wilhem Meister ».
La spécificité du roman d’Adalbert Stifter, c’est qu’il a voulu en faire un ouvrage intemporel décrivant une situation idéale, presque irréelle. La prose y est certes limpide, mais peut apparaître lente et ennuyeuse.
Rares sont les lecteurs qui ont pu se vanter de l’avoir lu d’une traite, mais nombreux sont ceux qui l’ont lu et relu tout au long de leur vie. Ce qui en ressort, c’est qu’outre les éléments de nature quasi autobiographique et beaucoup de notations sur l’art et la culture, l’auteur y ménage une place privilégiée au bonheur trouvé dans un amour partagé et librement assumé.
Il y oppose ainsi le couple contrarié du baron von Risach au couple, d’une génération plus jeune, formé par Nathalie et Heinrich Drendorf. Le tout se déroulant principalement dans la maison des roses, tout un symbole, du baron von Risach.
Le monde idéal décrit par Adalbert Stifter peut sembler bien daté à des lecteurs contemporains. Mais à d’autres, il peut apparaître au contraire comme une voie qui peut aider à mieux s’en satisfaire. Un peu à la manière de la fameuse citation du philosophe stoïcien Epictète (50-125) :
Ne cherche pas à faire que les choses qui arrivent arrivent comme tu veux ; mais veuille que les choses qui arrivent soient comme elles sont, et tu seras tranquille.
A noter que cette façon de concevoir l’intériorité, portée à un très haut niveau par Adalbert Stifter, est à bien des égards une spécificité de la littérature germanique au sens large.
Robert Musil, une icône du modernisme viennois
C’est quoi le modernisme autrichien
Comme le Biedermeier, le modernisme viennois correspond à une période bien précise. Très exactement les 20 années qui entourent l’entrée dans le vingtième siècle. A Vienne, naturellement, reconnue à cette époque comme le laboratoire du monde.
En parfait contraste avec le vieil empire austro hongrois en pleine déliquescence. Ou peut-être justement à cause de cela. Toujours est-il que cette période est marquée par un goût prononcé pour tout ce qui a trait à l’invisible.
Freud n’est pas loin. Gustav Klimt ou Arnold Schönberg non plus. L’individu y apparaît fragmenté à l’image du langage qui se révèle tout d’un coup en crise.
A bien des égards le modernisme autrichien annonce le déconstructivisme de la fin du siècle et du début du XXIème. Robert Musil (1880-1942) et ses multiples qualités d’ingénieur, de philosophe et de psychologue en est le témoin acéré.
Son chef d’œuvre, l’homme sans qualité, qui figure dans la liste des cent meilleurs ouvrages du XXème siècle est le réceptacle scrupuleux de toutes les observations qu’il a été ainsi amené à faire. Elles ont gardé toute leur pertinence encore aujourd’hui.
L’homme sans qualité, de Robert Musil (1880 -1942)
Dans cet énorme ouvrage jamais achevé, Robert Musil raconte l’histoire de la faillite de la culture européenne à la veille de la première guerre mondiale.
Pour ce faire, il se sert d’une vingtaine de personnages, dont le principal, Ulrich, homme sans qualité par excès de qualités, déambule avec un regard de clinicien au milieu d’une société en voie de décomposition.
Celle de la « Cacanie », métaphore de l’empire austro hongrois, dont la phonétique veut bien dire ce qu’elle veut dire, à laquelle il consacre tout un chapitre. Il le décrit ainsi comme :
Un Etat qui ne subsistait plus que par la force de l’habitude (…) La constitution était libérale, mais le régime clérical. Le régime était clérical, mais les habitants libre penseurs. Tous les bourgeois étaient égaux devant la loi, mais justement, tous n’étaient pas bourgeois.
Et enfin, ce qui n’est pas la moindre des qualités de ce grand roman, outre ses nombreuses réflexions qui en font un exemple de l’essayisme romanesque, il s’efforce autant que possible d’y adjoindre tout ce qui selon lui exprime le sens du possible.
Autrement dit, tout ce qui permet de voir ce qui pourrait être.

Stefan Zweig, une autre icône du modernisme viennois
Le mouvement de la jeune Vienne et Stefan Zweig
Stefan Zweig est un contemporain de Robert Musil. Rous deux ont fait partie de la brillante intelligentsia de la Vienne d’avant la première guerre mondiale. Tous deux ont été victimes du nazisme.
La comparaison s’arrête là. Stefan Zweig est issu d’une famille d’origine juive, mais peu soucieuse d’en revendiquer l’appartenance et vivant d’autant plus pleinement son intégration dans la société viennoise qu’elle s’y était fait une situation enviable.
Diplômé de l’université de Vienne, en philosophie et en histoire de la littérature, il fréquentera assidument le mouvement d’avant-garde Jeune Vienne. Grand voyageur, il parcourt le monde, et fait des rencontres avec certains des plus grands intellectuels de son temps.
Ses amis s’appellent alors, entre autres, Romain Rolland, qu’il considère comme son maître, Sigmund Freud, ou encore, Emile Verhaeren, dont il traduira les poèmes.
Le monde d’hier. Souvenirs d’un européen, de Stefan Zweig (1881-1942)
Stefan Zweig est surtout connu pour ses biographies. Ses plus célèbres sont celles de Joseph Fouché, de Marie Antoinette, Magellan et de Marie Stuart. Et, bien sûr, Romain Rolland, sa vie, son œuvre.
Mais, on peut citer aussi ses « très riches heures de l’humanité » , paru en 1927, où il retrace sous forme de nouvelles ce qui a constitué pour lui les douze évènements les plus marquants de l’histoire mondiale. Ce ne sont pas forcément ceux qu’un lecteur d’aujourd’hui retiendra.
Quoi qu’il en soit, son œuvre doit indiscutablement une grande part de son succès au savoir-faire de sa maison d’édition, la maison Insel, fondée en 1901, à Leipzig et qui existe toujours. Du moins c’est ce que Stefan Zweig se plut toujours à reconnaître.
Cela dit, sans conteste, son meilleur ouvrage, le plus personnel, en tout cas, est sans aucun doute son livre témoignage, le monde d’hier, sur ce qu’était la civilisation européenne à son apogée.
L’œuvre est autobiographique. Elle raconte la formation de Stefan Zweig, ses succès, ses rencontres prestigieuses, ses voyages, puis sa débâcle finale avec l’arrivée du nazisme au pouvoir, son divorce et son exil au Brésil. A ce propos, il dira ;
Aucun témoin de grands évènements n’est capable de les reconnaître à ses débuts.
Vaincu par les évènements et surtout par la dépression née du naufrage de la civilisation européenne telle qu’il l’a connue, il se suicide avec sa seconde épouse, le lendemain du jour où il a envoyé son manuscrit à son éditeur.
De ce fait, ce dernier ouvrage peut être considéré comme son testament littéraire.
Les deux prix Nobel autrichiens de la littérature
Elfriede Jelinek (1956 -)
Les romans d’Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004, premier écrivain autrichien à en être récompensé, ne sont pas d’une lecture facile. Ils reflètent son éducation que l’on peut qualifier de castratrice et une vision très critique de la société autrichienne en particulier, occidentale.
Fille unique, elle est contrainte par sa mère, qu’elle décrit comme despotique et paranoïaque, d’enchaîner les apprentissages en langues étrangères et en musique. Ce qui ne l’empêchera pas de vivre avec sa mère jusqu’à la mort de cette dernière.
A 18 ans elle fait une crise d’agoraphobie aigüe. Elle se cloître chez elle pendant près d’un an. Après cette épisode traumatisant, elle parvient néanmoins à suivre des cours à l’université de Vienne. Son premier roman parait en 1972.
Elfriede Jelinek est une autrice prolifique. Elle a écrit pas moins de 12 romans, d’une trentaine de pièces de théâtre ou radiophoniques, d’une petite dizaine de scénarios et de 2 recueils de poésie.
D’une manière générale, son style est âpre, dénonciateur, même s’il a beaucoup évolué depuis ses premiers ouvrages. On peut dire que c’est avec la pianiste publié en 1983 qu’il prend un tour quasi définitif.
La pianiste, d’Elfriede Jelinek
Le roman est paru en 1983. C’est un des plus connus d’Elfriede Jelinek. C’est aussi un des plus autobiographiques. La pianiste, professeur de piano au conservatoire, Erika Kohut, ressemble beaucoup à son auteur.
Disons-le, le roman est plutôt « trash ». Eprouvant. Comme Elfriede Jelinek, Erika Kohut vit une relation compliquée avec sa mère. Ce roman est d’ailleurs une bonne illustration de l’utilisation de la relation mère fille comme thématique romanesque.
Cela dit, l’intrigue a des aspects dont la froideur et la nature sado maso peuvent rebuter bien de lecteurs. Il est sans doute plus facile de l’aborder au travers de l’adaptation cinématographique qui en a été faite en 2002 avec Isabelle Huppert et Annie Girardot dans les rôles principaux.

Peter Handke ( 1942 – )
Rien ne prédisposait Peter Handke à devenir un grand de la littérature mondiale. Il est l’enfant d’une mère d’origine slovène et d’un père soldat allemand inconnu, bientôt remplacé par un beau-père alcoolique lui aussi ex soldat allemand.
De fait, on ne peut pas dire que les débuts dans la vie de Peter Handke aient été faciles.
Mais il faut croire qu’il avait bien un don pour l’écriture. En effet, il publie très tôt avec succès des œuvres expérimentales sous l’influence du nouveau roman et du wiener gruppe.
D’une manière générale, son œuvre est marquée par l’angoisse et les rejets que lui inspirent la société contemporaine. A cet égard, des évènements comme ceux de mai 68 l’ont beaucoup marqué.
Cela dit, si au début de sa carrière littéraire sa prose se veut provocatrice elle finit par évoluer peu à peu vers des rivages beaucoup plus paysagers et contemplatifs.
De ce point de vue, il se rattache indiscutablement à d’autres auteurs comme Adalbert Stifter, Jean Giono, Nicolas Bouvier, ou encore Claudio Magris. Les uns et les autres rejoignent ce que certains essayistes, à la suite de Kenneth White, appellent la géopoétique.
Quoi qu’il en soit, le prix Nobel de littérature qui lui a été attribué en 2019 est amplement mérité. Cela indépendamment de la controverse que les médias se sont plus à développer suite à ses propos sur la Serbie et Slobodan Milosevic qu’il connaissait bien.
Auteur d’un grand nombre de romans, de pièces de théâtre, d’essais et de scénarios, Peter Handke livre avec son maître ouvrage « Mon année dans la baie de personne », publié en 1990, ce qui peut être considéré comme son chef d’œuvre.
Mon année dans la baie de personne, de Peter Handke
Ce gros ouvrage est souvent considéré comme le meilleur de Peter Handke, voire même son chef d’œuvre. Chef d’œuvre qui serait même du niveau des plus grands auteurs de la littérature mondiale. C’est une œuvre de la maturité.
Peter Handke y a trouvé son style et sa source d’inspiration privilégiée : l’esprit des lieux. C’est bien cet esprit qu’il s’efforce de saisir à partir de la villégiature de son double romanesque en bordure de la forêt de Meudon.
Les petites choses qu’il y répertorie jour après jour pendant une année sont autant de signes visibles d’une réalité supérieure quasi surnaturelle. Raison pour laquelle on a pu dire qu’il faisait vivre à son héros une véritable épopée métaphysique.
Cet homme avait pour chacune de ses activités au jardin un équipement spécial. Il ne faisait rien à la main. Et l’intervention de ses appareils durait au moins aussi longtemps qu’un travail purement manuel.
On peut se dire que le fait rapporté n’a aucun intérêt en lui-même, on peut se dire aussi qu’il exprime beaucoup de choses sur l’homme en question et son univers qui est aussi le notre.
La littérature autrichienne en bref
Evidemment les cinq auteurs listés sont bien loin d’épuiser la richesse de la littérature autrichienne. Cependant, ils illustrent bien les deux temps traversés par celle-ci à l’époque contemporaine.
D’abord, le climat de sécurité et un certain ennui, mais aussi une esthétique très poussée pour les auteurs d’avant guerre, auxquels succèdent les tourments, la rancœurs et l’instabilité des années qui ont suivi.
Cette dernière phase est loin d’être achevée. Aux troubles nés de l’apprès guerre se sont en effet ajoutés les doutes de la société américanisée.
Cela dit, aucun auteur autrichien récent n’est parvenu à égaler à ce jour et avec le même degré de synthèse, Peter Handke.



