Le nombre de manuscrits inachevés est difficile à évaluer. On sait, par contre, que le nombre de manuscrits reçus par les maisons d’édition classiques dépasse, en France, facilement les 50-60 000. Ce n’est là, bien sûr, qu’un ordre de grandeur. Le chiffre se base sur le nombre de manuscrits habituellement reçus par les principales maisons d’édition. Entre 3000 et 6000 par an.
Il ne prend donc pas en compte la totalité des éditeurs. De plus, un même manuscrit peut être envoyé à plusieurs éditeur en même temps. Enfin, ce nombre ne prend pas non plus en compte les manuscrits autoédités ou édités à compte d’auteur qui passent « sous les radars » des éditeurs traditionnels.
De ce ces quelques données chiffrées, on peut déduire que le nombre de manuscrits inachevés, en principe non publiables, est au moins aussi important que celui des manuscrits envoyés à un éditeur. Soit donc au moins 50 000.
Mais, comme il est plus facile de s’arrêter d’écrire que d’aller jusqu’au bout de son projet éditorial, on peut sans grand risque de se tromper évaluer au double le nombre de manuscrits qui restent inachevés. Soit 100 000. Sinon beaucoup plus.
Un manuscrit inachevé, c’est quoi ?

Mais, au fait, un manuscrit inachevé, c’est quoi ? Qu’est ce qui le distingue d’un manuscrit refusé ?
Il y a plusieurs façons de déclarer un manuscrit inachevé. La plus simple consiste à dire d’un manuscrit qu’il est inachevé parce qu’il lui manque des pages. On avait prévu d’écrire un roman de 200 à 300 pages et on ne peut en aligner qu’une centaine.
C’est néanmoins un peu sommaire comme définition. Certes il n’y a que 100 pages d’écrites, mais après tout on peut fort bien raconter une super histoire en moins de 100 pages.
Il faut donc ajouter à cette définition d’autres éléments moins formels. Le nombre apparemment insuffisant de pages n’est au fond qu’un signe de non achèvement.
Plus sûrement, un manuscrit est inachevé parce que l’histoire qu’il raconte est loin d’être terminée. C’est peu de dire que son lecteur reste sur sa faim. Ce qui est toujours désagréable. Mais là encore ce peut être insuffisant pour déclarer le manuscrit inachevé.
En effet, cette absence de fin peut être une ruse de l’auteur pour entretenir un suspens et inciter le lecteur à « se jeter » sur une suite.
Enfin, à côté de l’état d’inachèvement pour cause d’un apparent ou supposé manque d’inspiration, il y a aussi le manuscrit déclaré inachevé par l’auteur de manière péremptoire parce qu’il le juge trop mal écrit.
Pour toutes sortes de raisons. C’est sans doute là la principale caractéristique du manuscrit inachevé.
En bref, un manuscrit est inachevé, notamment, parce que : |
| – Il manque des pages |
| – l’histoire n’est pas terminée |
| -l’auteur le juge mal écrit |
Un manuscrit inachevé mérite de l’attention
Devant le nombre très important de refus des manuscrits par les éditeurs, on se pose souvent la question de savoir ce qu’ils deviennent. La question est non seulement légitime, mais elle est également source d’enseignements.
Pour autant, il est tout aussi important de s’interroger sur le sort réservé à tous les manuscrits mis au placard. Non par les éditeurs, ils n’en ont jamais connaissance, mais par leurs auteurs eux-mêmes. Pourquoi est-ce qu’on ne se soucie pas, ou si peu, du devenir des manuscrits inachevés ?
Cela voudrait-il dire qu’un manuscrit inachevé est un manuscrit inexistant ? Sans intérêt. Autrement dit, un manuscrit auquel il manque la fin ou l’imprimatur de l’auteur est-il nécessairement voué à n’être qu’un exercice intellectuel à oublier aussitôt que fait ?
On aurait tort de répondre par l’affirmative à une telle question. De fait, un manuscrit inachevé mérite, selon nous, autant d’attention qu’un manuscrit refusé par les éditeurs. Ce qui se traduit, nous semble-t-il, par un certain nombre d’injonctions.
On parle ici volontiers d’injonction car le manuscrit inachevé est en général très mal perçu par son auteur. Raison pour laquelle il est précisément inachevé. Par suite, il faut qu’il y ait une forme de contrainte pour passer outre. Celle, entre autres, de faire attention au manuscrit inachevé, mais pas que.
Un manuscrit même non fini ne se jette pas.

Tout d’abord, un manuscrit inachevé ne se jette pas. Une fois couchée sur le papier, une œuvre a une existence propre. Son auteur peut naturellement juger qu’elle est imparfaite et que pour cette raison elle ne mérite pas de voir la lumière.
Ce faisant on touche au mythe. Ou à l’archétype. Celui de Frankenstein. Bien mis en scène par Maria Shelley. En écrivant Frankenstein ou le Prométhée moderne, roman publié en 1818, Maria Shelley ne raconte pas seulement l’histoire de la rébellion d’une créature reconstituée à partir de fragments d’êtres humains, mais aussi celle d’une création rejetée par son auteur pour cause d’inachèvement.
Autrement dit, ce que souligne Maria Shelley avec son histoire, c’est que toute création, aussi imparfaite soit-elle, a une existence qui lui est propre et qui mérite qu’on la respecte. Par suite, un manuscrit inachevé ne se jette pas et se conserve.
De fait, l’histoire littéraire est plein d’exemples où des manuscrits inachevés retrouvent soudain la lumière après la mort de l’auteur ou pour toute autre circonstance. Et le temps ayant travaillé en leur faveur sont alors qualifiés de chefs d’œuvre.
Penser aux nombreux exemples de manuscrits non terminés publiés après coup
Tout d’abord un constat. Le thème du manuscrit inachevé est un bon thème de roman. Franck Thilliez en a fait le cœur d’une trilogie à succès intitulée précisément « le manuscrit inachevé ».
Cependant, pour certains de ses lecteurs critiques qui ne l’ont pas beaucoup appréciée, le roman est aussi inachevé au sens propre. Tant sa fin est décevante à leurs yeux.
Le fait est que le thème du roman inachevé, au propre ou au figuré, est un thème récurrent dans la littérature française et étrangère. On a pu identifier pas loin de 70 de ces romans inachevés publiés après coup.
Citons parmi ceux écrits par des auteurs célèbres « 2666 » de Roberto Bolano, « Bouvard et Pécuchet », de Gustave Flaubert, « Le fléau de Dieu », de Ièvgueni Zamiatine, « L’homme sans qualité « , de Robert Musil, ou encore « Jean Santeuil », de Marcel Proust.
Tous peuvent figurer sur les étagères d’une bonne bibliothèque. Certes quand on écrit un roman et qu’on l’abandonne, nul ne sait s’il fera ou non partie un jour de ce panthéon. En tout cas, cela reste une bonne raison pour le sauvegarder.
Un manuscrit inachevé est une matrice pour de nouveaux écrits
Si l’idée qu’un manuscrit inachevé peut être un jour considéré comme un chef d’œuvre ne suffit pas pour avoir envie de le garder, et on le comprend, on peut quand même admettre qu’il peut toujours servir.
On peut en extraire de bonne feuilles qu’on peut publier sur une plateforme dédiée comme Wattpad ou AO3. On peut aussi reprendre certains de ses passages pour les insérer dans un nouveau manuscrit. Ou tout du moins s’en inspirer.
On peut aussi se dire qu’on va le retravailler et en faire une nouvelle version plus acceptable. Mais pour cela, il faut bien sûr pouvoir disposer d’une bonne base de départ. Et l’existence d’une version 2 n’est pas toujours une raison suffisante pour se débarrasser de la version 1.

Car elle peut elle aussi atterrir dans la case des « inachevés ». En racontant l’histoire d’André Mauduit, personnage de son roman « Procrastinius, où l’homme qui commençait tout et ne finissait rien », Michel Vialatte, ancien haut fonctionnaire territorial, raconte au fond l’histoire des dizaines de milliers d’auteurs qui écrivent dans les mêmes conditions que son héros.
Un de ses critiques écrit que cet André Mauduit, imaginé par Michel Vialatte :
(a) une vie claustrée, banale et répétitive, dans un petit pavillon de pierre meulière de Juvisy sur Orge, mais d’où pourtant, ont jailli des centaines de manuscrits dont Michel Vialatte nous livre 28 fragments. (…) Alors une question : Vialatte a-t-il dans ses réserves ces milliers de pages ? Va-t-il continuer à faire vivre cet André Mauduit, un peu comme Romain Gary fit vivre Emile Ajar après « La vie devant soi » ?
A 66 ans, Michel Vialatte a quant à lui une vie déjà bien remplie. Ce proche de Xavier Dugouin a eu tout le temps de méditer sur les hauts et les bas de l’action politique dans un cadre territorial.
Peut-être est ce là l’origine ou la source de son goût pour la littérature. Comme le sous-préfet aux champs d’Alphonse Daudet, il y a sans doute trouvé son petit bois de chêne vert. Quoi qu’il en soit, ses ouvrages comme les posts de son blog sont empreints d’une grande poésie.
Lire, écrire, s’évader
La lecture est une source inépuisable d’inspiration. Elle incite fortement à l’écriture. Lecture plus écriture débouchent inévitablement sur de grands moments d’évasion. Ces moments où le réel disparait au profit de l’imaginaire.
A bien des égards, il s’agit d’une forme d’addiction dont les manuscrits inachevés sont la meilleure preuve. Ils constituent autant de traces de voyages dont les récits constituent les matériaux nécessaires à toute création. Pour cette raison, on aurait tort de ne pas les sauvegarder précieusement. Et l’autoédition est une bonne manière de le faire.
Ce qu’il faut retenir : |
| Un manuscrit inachevé mérite de l’attention |
| Un manuscrit non terminé se conserve |
| Un manuscrit non fini est un creuset pour de nouveaux écrits |



