La rancœur est un sentiment très humain qui peut apparaître terriblement négatif. Au point qu’on peut hésiter à en faire le thème central d’un roman. Trop désespérant. Trop noir. Et pourtant ! Sauf que la rancœur étant un sentiment très partagé et très fréquent, elle mérite amplement qu’un romancier s’y intéresse.
En tout cas, il est indubitablement à l’origine de certaines des plus grandes œuvres de la littérature mondiale. Mais, même sans cette référence, la rancœur, ou le ressentiment, est pour la littérature en général un thème majeur et valable partout, à toutes les époques.
Cette importance tient au fait que la rancœur constitue un ressort dramatique quasi irremplaçable. Pas besoin de se creuser longtemps la tête pour trouver l’élément perturbateur nécessaire pour démarrer toute bonne intrigue. La rancœur d’un personnage y pourvoit amplement.
Mais, ce n’est pas tout. La rancœur est rarement d’une simplicité biblique. Elle est pratiquement toujours le fruit de situations très complexes. Par suite, elle aide à construire des personnages inoubliables. Qu’on pense, par exemple, à Edmond Dantès. Sa souffrance et sa vengeance sont au cœur du roman d’Alexandre Dumas, le comte de Monte Christo.
Enfin, pas de vraie rancœur romanesque sans qu’elle soit d’une manière ou d’une autre, une sorte de miroir de la société dans laquelle elle nait et se développe. Quoi qu’il en soit, il y a rancœur et rancœur. Et toutes les rancœurs ne nourrissent pas des intrigues identiques. Tout dépend. Tout dépend des personnages et de leur contexte.
Différents visages de la rancœur dans un roman
Venue la plupart du temps d’un passé plus ou moins éloigné, la rancœur distille haine, remord, pardon. Entre autres. En effet, sous le mot rancœur se cache une multitude de sentiments. Certains très violents, d’autres, simples ressentiments passagers. Voire, tout bonnement, l’expression de quelque contrariété occasionnelle.
Ce qu’on peut dire c’est que la rancœur est issue, d’une manière générale, de quatre grands types de rancune.
La rancune intérieure par haine de soi
C’est la plus fréquente. On ne s’aime pas. Quelles que soient les bonnes résolutions que l’on peut prendre, on en revient toujours aux mêmes travers. Avec le temps, on a compris que le problème, ce n’était pas les autres, mais, au fond, soi-même.
On en a un exemple très parlant avec le personnage de Raskolnikov dans Crime et Châtiment, de Dostoïevki. Le crime qu’il commet pour des raisons qu’il croit justes se traduit en fait par une immense rancœur envers lui-même quand il se rend compte qu’il n’est que l’expression de sa faiblesse.
Il ne peut ainsi ni se pardonner, ni s’admirer.
Suis-je donc une vieille femme, moi aussi ?
Finit-il par dire. D’autres textes célèbres explorent cet aspect de la rancœur. Comme la pièce Phèdre de Racine ou la Chute d’Albert Camus.
Une rancœur amoureuse née d’une trahison sentimentale

Avec la rancœur amoureuse, le registre change. Il s’agit toujours d’une grosse déception, non par rapport à soi-même, en tout cas, pas complètement, mais par rapport à autrui.
La rancœur amoureuse, c’est celle qui nait quand l’être aimé vous abandonne. L’abandon peut être progressif ou soudain, mais le résultat est le même. L’amour se transforme alors en haine. Haine de la personne qui a trahi, mais aussi haine de tout ce qu’elle représente.
Avec Madame Havisham, le roman de Charles Dickens, les Grandes Espérances, met en scène de manière grandiose un de ces personnages rongés par la haine qui s’est substituée à la passion amoureuse.
Dans ce roman, un jeune orphelin, Philip Pirrit, dit Pip, devient garçon de compagnie de Madame Havisham qui vit recluse dans un manoir délabrée avec sa fille adoptive, Estella. Malgré la bizarrerie de la dame, Pip se fait à l’étrangeté de la situation. Elle lui permet d’échapper à l’alacrité de sa sœur qui l’a recueilli à la mort de ses parents.
Malgré le passage des années, Mme Havisham ne s’est toujours pas remise de l’affront que lui a fait subir l’homme avec qui elle devait se marier et qui l’a abandonné le jour même du mariage. Depuis, elle ne quitte plus sa robe de mariée, vit dans la haine des hommes et les vestiges d’une cérémonie qui n’a jamais eu lieu.
Mieux encore, si on peut dire, elle a tout fait pour que sa fille adoptive, Estella, puisse la venger en faisant le malheur des hommes qui pourraient tomber amoureux d’elle. Ce qui sera le cas de ce pauvre Pip, pour son malheur.
Le désir irrépressible de se venger d’une injustice intolérable
Tout le monde ou presque connait l’histoire d’Edmond Dantès, ce capitaine valeureux, victime d’une machination qui l’envoie en prison pour de nombreuses années. Le personnage créé par Alexandre Dumas, héros de son roman « Le comte de Monte-Cristo« , en est devenu quasiment archétypal.
Edmond Dantès perd tout. Ceux qu’il croyait être ses amis le trahissent. Même la femme qu’il devait épouser et qui l’aimait aussi. Du moins le croyait-il. Il ne se sort d’une situation dramatique et irrémédiable que par un coup du destin.
Du jour au lendemain, il parvient à s’échapper de sa prison et devient immensément riche. Le passé ne pouvant plus être changé, il ne rêve plus qu’à se venger et à venger ceux qui lui sont désormais chers.
Dés lors le roman prend son temps, c’est ainsi que dans un roman se savoure une vengeance, pour décrire les différentes étapes suivies par Edmond Dantès, devenu le très riche comte de Monte-Cristo, pour anéantir socialement les auteurs de son infortune.
A noter que le titre de ce roman, le deuxième roman historique d’Alexandre Dumas, donna aussi son nom au château de ses rêves, le château de Monte-Cristo, qu’il se fit construire à Port Marly grâce à leur succès.
Auquel il adjoignit en surplomb, sur une petite île artificielle, le petit « château d’if » où il aimait travailler. L’un et l’autre se visitent encore.
Tensions familiales irréductibles
Les familles sont le creuset de rancunes, de rancœurs et de ressentiments qui s’accompagnent d’un inéluctable sentiment d’impuissance. Rien ne semble y faire. Chaque fois que les familles se réunissent les tensions entre chacun de ses membres réapparaissent à un moment ou à un autre.
Les raisons de ces tensions sont une source inépuisable d’intrigues romanesques. Elles plongent souvent leurs racines dans les adolescences. Harlan Coben s’en est fait une spécialité.
La plupart de ses romans policiers partent d’une histoire entre adolescents qui a mal tourné, mais qui elle-même n’est que la manifestation de quotidiens familiaux marqués par les dissensions et la dysfonctionnalité.
La pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarde, « Juste à la fin du monde », qui a également donné lieu à un film réalisé par Xavier Dolan, met bien en scène les rancœurs accumulées année après année au sein d’une même famille. Lesquelles même face à la mort se révèlent insurmontables.
Dans cette histoire, un écrivain retourne dans son village natal après douze ans d’absence à l’occasion d’une réunion familiale. Atteint d’une maladie incurable, il veut leur annoncer sa mort prochaine. Mais il n’y parvient pas.
Il repart sans rien leur avoir dit. Sa seule présence a réveillé toutes les rancœurs que sa personnalité a suscité auprès des autres membres de la famille.
A noter que la pièce a souvent été mise au programme de l’épreuve théâtre du baccalauréat et qu’elle a également inscrite au programme des agrégations de lettres et de grammaire.
Elle est également entrée au répertoire de la Comédie Française. Ce qui en dit long sur la permanence de la thématique vue sous l’angle familial.
Comment développer une intrigue fondée sur la rancœur
Quatre phases doivent être particulièrement soignées par l’auteur d’un roman pour le réussir : l’incipit, l’élément perturbateur, l’acmé et l’épilogue. Bien évidemment, s’il choisit la thématique de la rancœur, il n’y échappe pas. Ce qu’on peut illustrer de la manière suivante :
L’incipit
L’incipit c’est la première phrase d’un roman. Celle qui donne le ton. Comme en musique la clef de sol ou la clef d’ut. Tout le monde connait l’incipit le plus célèbre de la littérature française. On le rappelle néanmoins :
Longtemps, je me suis couché de bonne heure.
Ainsi s’adresse Marcel Proust à ses lecteurs du premier volume de son grand œuvre « A la recherche du temps perdu ». Que signifie-t-il ? Il faut lire la suite pour le comprendre. Cette invitation à poursuivre la lecture constitue bien le rôle attendu d’un incipit.
Et que peut-on en dire en toute première analyse ?
Que l’auteur a du mal à s’endormir ? Et que c’est pour cela qu’il se couche de bonne heure ? Car il sait qu’il se prépare à une nuit d’insomnie. Peut-être. Explication sans aucun doute trop simple pour les exégètes proustiens. Peu importe.
En racontant son histoire, Marcel Proust s’est adressé à tout le monde. A tout être sensible en tout cas.
Le fait est qu’en général, si on a beaucoup de mal à s’endormir, c’est qu’on est envahi par les réminiscences. Celles du passé. Celles qui s’accrochent le plus souvent à des évènements que l’on voudrait pourtant oublier.
Autrement dit, ceux qui suscitent, entre autres, de la rancœur.
On pourrait ajouter aussi, bien qu’il s’agisse de notions un peu différentes, ceux qui suscitent du ressentiment ou des regrets.
L’explication peut paraître un peu simple, voire simpliste, mais quoi qu’il en soit, l’essentiel est de saisir le mécanisme de l’incipit.
L’élément perturbateur

Dans une histoire que l’on raconte, ce qui est le propre de tout roman, à un moment donné, la situation initiale que l’auteur a pris du temps à décrire change brusquement. Il y a un avant et un après. C’est à partir de là que le roman prend son envol et suscite tout l’intérêt de ses lecteurs.
Ce qui sépare l’avant de l’après, c’est l’élément perturbateur. Dans un roman fondé sur la rancœur, c’est le moment où le personnage principal prend soudainement conscience de cette rancœur. Ou plus exactement, ne peut s’empêcher d’en manifester tous les signes, de manière exacerbée, presque maladive.
Dans sa poursuite obsessionnelle de Jean Valjean, Javert exprime son hostilité quasi animale contre tout ce qui pour lui constitue une faute contre sa représentation de la société. Pourquoi en veut-il autant à Jean Valjean, non pas pour ce qu’il est humainement, mais pour ce qu’il est socialement ?
Il l’exprime en une phrase :
Jean Valjean, c’est le galérien ; moi, je suis la société.
L’acmé
Quand le romancier en arrive à l’acmé de son histoire, on est en fait pas très loin de sa fin. L’acmé, c’est cet épisode, en général, dramatique, où les personnages sont poussés aux extrêmes. Là aussi, il y a un avant et un après. Avant, leur destin recèle encore un certain nombre de possibles, après, il ne reste plus qu’une voie.
C’est le moment où dans le roman » Jane Eyre » de Charlotte Brontë , l’héroïne découvre au moment même où elle va se marier avec Rochester que celui-ci est déjà marié et que son épouse s’appelle Bertha Mason.
Evidemment, après cette découverte, l’histoire change de rythme. Mais, la fin du roman reste encore indécise alors qu’on peut penser que ç’en est terminé de l’histoire entre Jane et Rochester.
Eh, bien non !
L’épilogue
La fin de Jane Eyre n’est en effet pas celle à laquelle on aurait pu penser de prime abord avec la découverte de l’existence de Bertha Mason. Le hasard ou de bonnes ondes font redécouvrir à Jane une autre partie de sa famille.
La folie de Bertha Mason la fait incendier le château de Rochester. Il y perd la vue. Mais, happy end, la vieille tante de Jane se repend de sa méchanceté envers elle sur son lit de mort et lui lègue la fortune qui lui revient de droit.
La fin détermine le déroulement du schéma narratif. Elle montre comment une rancœur bien ancrée peut quand même être surmontée et dépassée. Certes au prix de quelques rebondissements et de coups de pouce du destin.
En ce qui concerne Jane Eyre, son excipit, c’est-à-dire les toutes dernières phrases du roman, se situent ainsi à l’opposé de la rancœur.
La rancoeur, un thème éternel
Quand on s’intéresse de près au thème de la rancœur, si peu que ce soit, on s’aperçoit vite qu’il est éternel. Ce qui en fait un sujet religieux par excellence.
On peut dire que l’Apocalypse de saint Jean qui conclue la Bible lui est entièrement consacré. On peut dire aussi que le Laestadianisme, si en ferveur dans le nord de la Finlande, en est de même un surgeon nourri par l’importance donnée au pardon.
Et enfin, on ne saurait être surpris de l’intérêt que lui porte les philosophes et le petit traité de la rancune écrit par Emmanuel Jaffelin n’en est qu’un de ses derniers avatars.



