Oups ! C’est quoi l’incipit ? Pour les auteurs chevronnés, pas de problème.

On sait ce que c’est. Mais pour les auteurs débutants ? Encore un truc à savoir.

Si ça continue,  à ce compte,  on n’est pas prêt d’écrire. Mhmmm. Non et non.

Non, tous les auteurs chevronnés ne font pas forcément attention à l’incipit de leur roman. Et ne savent donc pas ce que c’est. Non, travailler l’incipit de son premier roman, ce n’est pas si compliqué que ça.

Certes, c’est un truc de plus à savoir, mais ça peut être extrordinairement payant. Alors en route pour l’incipit et sa magie.

 

Hoc incipit liber 

Définition et origine du mot incipit

La formule est latine et sa prononciation française. Traduite en français, elle signifie, c’est ici que commence le livre. Mention incontournable pour tous les textes de l’époque romaine.

En effet, tous les livres se présentaient sous la forme de rouleaux de papyrus. Chaque rouleau était un volumen. C’est là, l’étymologie du mot volume.

Les plus gros faisaient plusieurs dizaines de mètres. Pour la lecture, on déroulait le livre d’un côté, et on le réenroulait de l’autre. Pas très pratique, tout ça. Il valait donc mieux savoir où commençait le livre. 

 

rouleaux de papyrus.
rouleaux de papyrus.

 

Aujourd’hui, heureusement, la lecture d’un livre est nettement plus facile. Mais, le mot incipit est resté. Il désigne toujours le début d’un livre, sa ou ses premières phrases. mais son sens s’est enrichi. Son rôle de balise a perdu de son importance, en tout cas physique, au profit, de ce qu’on peut appeler la quintessence du livre.

Waouh, la quintessence ! C’est vrai, la quintessence, ça peut faire un peu pédant, mais l’expression est bien commode.

 

Place de l’incipit

Jugez-en un peu. En effet, un incipit réussi, c’est donner au lecteur un condensé stytilistique et poétique de ce que lui propose l’auteur de l’oeuvre dont il lit l’incipit. Quintessence ou condensé, c’est quand même un peu la même chose. Non ?

Bref, quand on lit les premiers mots ou les premières phrases d’un roman, autrement dit, vous l’aurez compris, son incipit, on doit immédiatement savoir à quoi on a affaire. Dans quel monde ou dans quelle vie, on va s’engager. Mieux qu’un résumé ou une synthèse, l’incipit donne une idée du genre de croisière dans laquelle l’auteur veut embarquer ses lecteurs.

 

L’incipit le plus célèbre

Le mieux, c’est d’en donner un exemple, pour bien comprendre de quoi, il s’agit. Prenons celui écrit par Marcel Proust, dans « Du côté de chez Swann », c’est un des plus célèbres de la littérature française, c’est pour ça qu’on le cite souvent, et il le mérite :

Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « je m’endors. » Et une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler la lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles Quint.

 

Du côté de chez Swann
Du côté de chez Swann

 

On voit d’emblée qu’on s’embarque pour croisière qui va prendre son temps et laisser la place à beaucoup de réveries. Rien d’étonnant, puisque ce tome fait partie de la série « A la recherche du temps perdu ». On aime ou on n’aime pas.

On le sait tout de suite. C’est à ça que sert l’incipit. A se faire sa religion sur ce qu’on s’apprête à lire. Et c’est quelque chose, naturellement, hors de portée des logiciels d’écriture. Utiles certes pour organiser ses idées et, eventuellement, en trouver de nouvelles, mais bien peu aptes à faire des incipits convenables. 

 

Fonctions et caractéristiques de l’incipit

Maintenant qu’on sait ce que c’est qu’un incipit et quel rôle essentiel il joue auprès des lecteurs, il n’est pas inutile de détailler plus précisément ses fonctions. Cela peut aider à ne rien oublier quand on doit rédiger le sien.

 

Les grandes fonctions de l’incipit

En général, dans un incipit, le lecteur doit savoir où se déroule l’action, à quelle époque, qui raconte l’histoire, de quel genre littéraire elle relève, quel est le personnage de fiction principal, et quel est le lien avec le titre du livre. Ce dernier point est souvent ignoré des auteurs et pourtant quelle belle entrée en matière. Prenons, par exemple, le roman bien connu de Karen Blixen, « La ferme africaine », il commence ainsi :

J’ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong. 

 

"La ferme africaine"
« La ferme africaine »

 

En quelques mots, tout y est. Et, on a envie ou on n’a pas envie d’en savoir plus. C’est une femme, elle a eu une ferme, mais elle ne l’a plus, c’était en Afrique, dans un endroit isolé.

Le style est clair, sans fioritures, passionné et « ferme » à la fois. Une femme d’action, donc, mais une femme sans doute, aussi, romanesque. Intéressant ce qu’on peut extraire d’un incipit ! Au point qu’on s’en souvient toujours longtemps après l’avoir lu.

 

Les principales caractéristiques d’un incipit

On pouvait s’y attendre. Tous les incipit remplissent, peu ou prou, les mêmes fonctions. Mais, ils ne sont pas tous pareils. C’est un peu comme le nez de Cyrano de Bergerac : 

Ah ! Non ! c’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire .. Oh ! Dieu ! … Bien des choses en somme. En variant le ton, – par exemple, tenez : Agressif : Moi, Monsieur, si j’avais un tel nez, il faudrait sur le champ que je me l’amputasse ! Amical : Mais il doit tremper dan votre tasse ! Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! 

 

Les grandes catégories d’incipit

Les différents styles d’incipit

Même chose pour les  incipits. On a ainsi des incipits poétiques, moralisateurs, informatifs, ironiques, provocateurs, etc. Un bel exemple d’incipit poétique est donné par Gustave Flaubert, avec les premiers mots de son roman « Salambô ». 

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. 

 

Gustave Flaubert
Gustave Flaubert

 

Mégara, Carthage, Hamilcar, c’est beau, n’est-ce pas ? On dirait un mouvement de caméra. Dans le genre moralisateur, on a l’incipit du roman Anna Karénine, écrit par Tolstoï.

Il commence de la manière suivante : 

Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon. 

 

Tolstoï
Tolstoï

 

Dernier exemple d’incipit, cette fois, informatif, celui donné par le début du roman d’Alexande Dumas, le Comte de Monte-Christo : 

Le 24 février 1885, la vigie de Notre-Dame-de la Garde signala le trois-mâts Le Pharaon, venant de Smyrne, Trieste et Naples.

 

ALEXANDRE DUMAS
Alexandre Dumas

 

Les deux grands types d’incipit

Cela dit, quel que soit le style retenu, on peut distinguer deux grands types d’incipits : les courts et les longs. La distinction est certes simplissime, mais elle est efficace.

 

Exemple type d’un incipit court

J’avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. 

Nous voilà prévenus. C’est comme ça que Paul Nizan voit les choses et c’est par ces mots qu’il commence son roman Aden Arabie. 

 

COUVERTURE ADEN ARABIE
Aden Arabie, Paul Nizan

 

Exemple d’un incipit long :

Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavés coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. 

 

C’est ainsi que commence Germinal, le grand roman d’Emile Zola. Tout de suite dans l’action, in media res, en quelque sorte. Ce qu’il faut noter avec ce dernier exemple, c’est qu’à la différence du précédent, très aphoristique, il est très sensuel, plein de sentiment et fait appel à tous les sens. 

 

COUVERTURE GERMINAL
Germinal, Émile Zola

 

En bref, en choisissant tel genre ou tel type d’incipit pour démarrer son roman, tout auteur doit avoir en tête,  comme le dit si bien un commentateur avisé, que :

L’incipit est la vitrine d’un roman et la porte pour y pénétrer. 

 

L’incipit, un excellent test de culture générale

Voilà un emploi de l’incipit, auquel on ne pense pas toujours. Mais, cet emploi montre bien en quoi un incipit est marquant. Car à sa lecture, on peut deviner, quasiment immédiatement, si on a une certaine culture générale, un peu plus difficilement, si celle-ci est lacunaire, qui en est l’auteur et à quelle oeuvre il se rapporte.

Ci-après, un petit test en forme de quizz. Voyons comment vous vous en sortez. Qui a écrit et dans quel ouvrage : 

Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. 

Vous manquez d’imagination, vous donnez votre langue au chat ? Cliquez ici pour le savoir. Allez, on continue.

L’incipit qui suit est très facile à trouver. Cela devrait vous rappeler le lycée. Gare aux flashbacks ! : 

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. 

Hum, pas si facile, finalement. Vous avez le choix entre Camus, Sartre ou Giono. Vous avez trouvé ?

Non ? On vous dit tout ici. Et, soyez rassuré, sans vous asséner aucun commentaire !

 

On continue. En faisant un détour par le XVIII ème siècle :

Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d’être immortelle. 

 

En effet, c’est très triste. Bon, on vous propose Homère, Corneille et Fénelon. Lequel choisissez-vous ? Vous ne savez pas. C’est le marasme le plus complet. Cliquez ici et ici et vous saurez tout sur la question.

 

Et, si vous voulez continuer sur cette voie et accroître votre culture générale, pourquoi ne pas lire ou relire un de ces ouvrages classiques consacrés par le temps et par des générations de lecteurs ?

Noubliez pas, c’est comme ça qu’on apprend aussi à bien écrire.

 

En résumé : 

L’incipit n’est une mince affaire. Certains auteurs en sont tellement obsédés qu’ils n’arrivent pas à en franchir l’étape. Au moins avec les contes, c’est simple.

Il était une fois, blabla,blablabli. Alors, passées trois lignes, ils se heurtent au syndrome de la page blanche. Et, pas de formule magique sous la main.

Or, certes l’incipit peut être une épreuve redoutable, mais pas au point de vous empêcher d’écrire. D’ailleurs, une fois votre roman achevé, vous pouvez retravailler votre incipit. Vous savez désormais comment toute l’histoire a tourné. 

Et tiens, vous connaissez même le mot de la fin. Aurement dit, l’explicit. Waouh ! Encore une formule latine !

Il s’agit de la substantivation de la formule complète et antique « explicit liber« , c’est-à-dire, en clair, « le livre se termine ». Cela ne vous rappelle pas quelque chose ?

L’histoire des rouleaux de papyrus, par exemple ? On vous fait un aveu. Aujourd’hui, on ne dit plus explicit pour parler de la dernière phrase, mais excipit. Et vous savez pourquoi ?

Par symétrie avec le mot incipit et pour éviter une éventuelle confusion avec le verbe expliciter. Après tout, il y a des fins qui n’expliquent rien du tout. 

Quoi qu’il en soit, vous l’aurez compris, rédiger un incipit est une affaire très sérieuse. Si vous voulez être très savant sur le sujet vous pouvez toujours vous plonger dans les subtilités de la logique interlocutoire de l’incipit. Superbe, non ?

On vous laisse la découvrir. C’est très intéressant. En tout cas, l’incipit n’est à confondre, ni avec un résumé, ni avec une synthèse et il fait partie de ces trucs, comme une belle préface ou encore une chouette couverture, qui servent à booster le nombre des lecteurs de son livre.

Plutôt bien, quand on a choisi d’ imprimer son livre en autoédition.

6 comments

  1. ….. ….. Bonjour,

    ….. Quelle liberté expressive de l’auteur ! Il est de « convivialité » et amusé et amuseur. C’est certain il aime l’écriture, il aime le beau français. Il est adoré de son élocution narrative, de son enthousiasme, de sa prestation joviale, par moi.
    ….. Engager le lecteur dés les premiers mots écrits, oui, une évidence forte et effective de réalité ; pour nous, d’être à notre époque consommateurs capricieux de qualité toujours exigée et blasés de confort de vivre. Donner du bruit, claquer violemment, que cela soit l’entrée réussie et fracassante des silences. De laisser au lecteur des riens d’avants, que le quelque chose est de suivre la lecture, qu’il soit interpellé, accroché, saisit bienheureux du piège, emmené et voyagé. Le dernier artifice, de le frapper pour qu’il tombe du bord parvenu, la dernière poussette dans le dos de ses yeux.
    ….. 2000 ans presque passés et les Romains nous survivent jusqu’ici.

    …..Bravo et merci l’auteur de l’article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.