La réponse à cette question portant sur ce qui fait la musicalité d’un texte n’est pas évidente. De fait, La musicalité d’un texte est un facteur stylistique majeur. Mais,  peut-on confondre figure de style et facteur stylistique ? Oui et non. Un facteur stylistique, notion sur laquelle on reviendra, correspond à tout élément qui façonne le style global d’un texte. Dont sa musicalité. Entre autres. La figure de style est un procédé particulier qui produit un effet particulier.

Autrement dit, on peut dire que toute figure de style est un facteur stylistique, mais tout facteur stylistique ne constitue pas forcément une figure de style. Pour ce qui est de la  musicalité d’un texte, on peut faire référence à l’un ou à l’autre.  Mais quand on a recours à l’assonance et à l’allitération pour accroître la musicalité d’un texte, c’est-à-dire à l’emploi spécifique de voyelles ou de consonnes, on fait appel à une figure de style. 

La musicalité d’un texte, qu’est ce que c’est ? 

C’est peu de dire qu’en poésie elle est fondamentale. D’ailleurs beaucoup de poèmes sont des chants ou des chansons. Si elle est fondamentale en poésie, cela ne signifie pas qu’elle soit absente des textes en prose. On parle alors plutôt de leur rythme. Lequel bien évidemment n’est pas une autre manière de parler de suspens. Même si le rythme de l’écriture y contribue incontestablement.

Il y a ainsi des phrases qui bercent, qui endorment même, et d’autres, nerveuses, haletantes, qui créent une atmosphère palpitante ou angoissante. Des unes aux autres, l’effet est la plupart du temps déterminé par la longueur des phrases.

Phrases longues qui n’en finissent pas, à la manière de Proust, c’est le temps des souvenirs qui s’écoule lentement. Phrases courtes, à la manière d’un thriller ou d’un polar, c’est exposer le lecteur aux poussées d’adrénaline ou de peur des personnages du roman d’action qu’il est entrain de lire.

Quoi qu’il en soit, on peut faire plus simple, en ayant notamment recours à deux figures de style que l’on peut dire spécialisées dans ce domaine : l’assonance et l’allitération.

Rôle des voyelles et des consonnes dans la musicalité d’un texte

Voyelles et consonnes sont évidemment porteurs de sons différents. On le sait depuis tout petit. On peut dire qu’avec les premières on émet des sons plutôt doux et avec les secondes des sons plutôt durs. 

Les unes et les autres ont un effet marquant sur la musicalité d’un texte quand on les accumulent sur les mots d’une phrase. S’il s’agit de voyelles, on parle d’assonance et s’il s’agit de consonnes, on parle d’allitération. Assonance et allitération sont des figures de style. 

Exemples littéraires d’assonances tirés de Racine et de Verlaine

Portrait de Racine - coollibri.com
Portrait de Racine – coollibri.com

Dans sa tragédie Phèdre, Racine écrit :

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. 

On a là une belle répétition de la voyelle « i » . Sur un vers comprenant 10 mots, elle apparait 4 fois. Soit 40 % du total. Le tout renforcé par la répétition de la conjonction de coordination « et ».

L’accumulation de la voyelle « i » exprime en peu de mots la tension et l’énervement de la personne qui en est l’auteur.

Cela dit, il faut préciser que plus que la voyelle proprement dite comme dans le vers de Racine, ce qui compte, c’est le son voyelle. Ainsi  dans le poème Chanson d’automne, de Verlaine, ce vers très connu :

Les sanglots longs /Des violons/De l’automne/Blessent mon cœur/D’une langueur/ Monotone 

Dans ce vers, la répétition ne porte pas sur une voyelle mais sur un son, le son « on » comprenant une voyelle et une consonne. Cependant dans ce cas, ce qui compte c’est le son dit vocalique et non pas les lettres « o » et « n ». 

Pour bien le percevoir, il n’y a qu’une méthode. Il faut prononcer à voix haute la phrase où l’on a repéré une répétition de sons. Si cette répétition est douce, il s’agit bien d’une assonance. N’oublions pas qu’on parle ici de figures stylistiques de musicalité. 

Notons enfin qu’avec l’effet sonore produit par la répétition du son « on » le vers de Verlaine incline ceux qui le lisent en le prononçant à haute voix vers une douce mélancolie.  S’y ajoute de surcroît le son vocalique « an » de nature comparable au son « on ».

Ne manque plus que le son « in » pour avoir un tableau complet de sonorités ayant le même caractère.

On comprend dès lors avec la signification qui s’attache aux mots  utilisés par Verlaine comme « sanglots », « blessent » ou « langueur » l’extrême mélancolie dont le poète s’est voulu l’interprète avec ce seul vers.

Exemples littéraires d’allitérations tirés de Racine et de Victor Hugo

Pour un exemple d’allitération, on peut faire de nouveau appel à Racine, cette fois à Andromaque et non plus à Phèdre. Il y fait fait une belle allitération basée sur le « s ».

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? 

Avec le son vocalique « ces », on y compte pas moins de 5 sons en « s » en 10 mots !

Un autre exemple est donné par Victor Hugo dans la légende des siècles où il écrit dans Booz endormi :

Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle; /Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

Comme dans l’exemple précédent, on y relève un son vocalique avec le « pho » de asphodèle. Mais surtout, une répétition des consonnes « f » et « l ». Cela dit, on notera que malgré l’emploi de consonnes, habituellement plutôt dures, comme les « b », les « t », ou encore les « r », l’emploi de consonnes liquides telles que les « f » et les « l » contribue à donner une impression de légèreté et de grâce sur tout le passage. 

Autrement dit, on le verra ci-après, les états émotionnels attendus peuvent être indépendants du recours à des voyelles ou à des consonnes. Même si on peut noter certaines constantes.

Quels effets émotionnels ou sensations attendre d’une répétition de voyelles et de consonnes

Nature et effets des consonnes : sons fluides, sifflants et durs.

Commençons par les consonnes. Elles peuvent générer trois types de sons ; des sons fluides, des sons sifflants et des sons durs. 

Les consonnes « l », « m » et « n » sont à la base des sons fluides. Elles sont porteuses de douceur, de rêve et de calme

Les consonnes « s » et « f » génèrent des sons sifflants. Ces derniers vont bien quand  il s’agit d’évoquer un souffle, un glissement ou une menace sourde.

Les consonnes « t », « k », « p » et « d » s’accompagnent de sons durs qui évoquent une  rupture, un choc et une violence. 

L’effet de ces consonnes est bien sûr d’autant plus fort qu’elles sont répétées grâce à la figure stylistique de l’allitération.

Nature et effet des voyelles : sons plaintifs, tendus, étouffants

Portrait d'Arthur Rimbaud - coollibri.com
Portrait d’Arthur Rimbaud – coollibri.com

D’une manière générale, les voyelles se répartissent en voyelles claires et en voyelles sombres.

Les premières comprennent les voyelles « i », « é » et « y ». Elles sont particulièrement bien venues pour exprimer la petitesse, la légèreté et la vivacité

Les secondes comprennent les voyelles « u », « o » et « a ».  Elles vont bien pour signifier la grandeur, la lourdeur, le mystère, mais aussi le confort.

Les voyelles ont un charme particulier qui a séduit de nombreux auteurs qu’il soient mystiques avec la pratique du chant des voyelles ou poètes comme Arthur Rimbaud dont le poème « Voyelles » ci-après résume tout ce qu’on peut en attendre d’un point de vue poétique ou littéraire :

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes : A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges : — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Naturellement comme pour les consonnes avec l’allitération, la répétition des voyelles donne lieu à une assonance qui renforce l’effet de chacune d’entre elles.

A noter qu’outre les effets sonores et colorés propres aux consonnes et aux voyelles, les sensations renforcées par l’allitération et l’assonance qu’elles produisent ont aussi des effets sur le rythme des phrases et par suite font partie des moyens mnémotechniques utilisés pour se souvenir d’un texte. 

Cependant comme on peut bien l’imaginer un recours excessif à ces particularités est plutôt contre productif. Il peut conduire à une impression de lourdeur dont l’effet va nuire durablement à la qualité du texte, malgré tout l’intérêt qu’il peut avoir.

Allitérations et assonances sont-elles réservées à l’écriture poétique ?

Il faut reconnaître que la poésie est le champ d’application privilégié des assonances et des allitérations. Cela dit, ce champ d’application n’est pas pour autant exclusif. 

Allitérations et assonances ponctuent volontiers les discours politiques et les slogans publicitaires. Ainsi du général de Gaulle dans son appel du 18 juin quand il clame haut et fort :

La France n’est pas seule ! la France n’est pas seule ! Elle a un vaste empire derrière elle !

Les « e » y sont partout !

Coté slogan publicitaire, on a celui très frappant de la marque Dim qui date des années 70 où elle annonce que :

Les dessous de Dim donnent du dig, ding, dong au regard. 

Le martèlement de la consonne « d » se passe de commentaire. 

Et dans les romans alors ? Citons simplement Proust et sa petite phrase de Vinteuil qui, écrit-il : 

D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis.

On peut y noter comme le font les critiques littéraires les plus avisés, 

des voyelles longues , des reprises de sons doux, un  balancement de la phrase, des assonances discrètes qui se traduisent par une certaine lenteur et une vague musicalité, complétées par des allitérations légères accompagnant le rythme de la phrase. 

Tout un programme qui incite le lecteur à vouloir découvrir réellement ce qu’est la musique de Vinteuil.

Quoi qu’il en soit comme pour toute figure de style, les assonances et les allitérations sont d’autant plus efficaces qu’elles sont bien choisies et utilisées avec modération. 

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