Le romancier qui se lance dans l’écriture de son premier roman, ou de ce qui y ressemble, est tout de suite confronté à une problématique qui risque de faire capoter tout son projet éditorial s’il ne lui apporte pas une réponse satisfaisante. Cette problématique quelle est-elle ? C’est celle du point de vue du narrateur. Autrement dit, celle du dialogue de roman. Doit-il décrire de l’extérieur ce que font ses personnages ou doit-il ouvrir pour ses lecteurs la porte de leurs pensées intimes ? Lesquelles naturellement se traduisent à un moment ou à un autre en dialogues.
Et c’est là que surgit la problématique évoquée plus haut. Quelle forme vont bien pouvoir prendre ces dialogues ? Une réponse spontanée à cette question consiste à laisser faire les choses au gré de l’inspiration du narrateur. Ou plus exactement de l’auteur. Ce qui donne la plupart du temps, des dialogues insipides à force d’être naturels ou « lourdingues » à force de vouloir être explicatifs.
Pour échapper à ces deux écueils, le recours aux figures de style peut être une bonne solution. A condition, bien sûr, d’être bien employées. Pour le comprendre il faut en revenir aux fondamentaux de tout dialogue.
C’est quoi un dialogue de roman

Comme ils ont du mal avec ce mode d’expression beaucoup d’auteurs s’en sortent en bannissant toute forme de dialogue dans leurs écrits. Cela donne parfois quelques chefs d’œuvre comme « L’étranger » d’Albert Camus. Ou encore « To the Lighthouse » de Virginia Woolf.
Mais sans avoir à se donner beaucoup de peine pour chercher, on se rend vite compte que ce type de roman sans dialogue est finalement plutôt rare. Par conséquent, le dialogue va de pair avec tout roman. En général, on distingue trois types de dialogue de roman : le dialogue direct, le dialogue indirect et le dialogue intériorisé.
Le dialogue direct, c’est quoi ?
C’est le plus simple ou le plus classique. Il consiste à ouvrir les guillemets et à citer in extenso les paroles de celui que l’auteur à décider de faire parler suivant son schéma narratif.
Au palmarès des plus longs discours romanesques de la littérature mondiale figure aux tous premiers rang, sinon en numéro un, le monologue donné, selon l’intrigue romanesque, à la radio par John Galt, le héros du roman « la Grève » de l’autrice américaine Ayn Rand.
Il s’y déroule sur plus ou moins 90 pages selon les éditions ! Ayn Rand aurait mis plus deux ans à l’écrire. Un petit roman à lui tout seul ! Preuve, s’il en est besoin, de l’importance qu’il revêtait pour elle. Le fait est qu’il s’apparente à un véritable manifeste libertarien.
Et le dialogue indirect qu’est-ce que c’est ?
C’est simple, là aussi. Le narrateur joue au rapporteur. C’est l’histoire de celui qui dit qu’un tel a dit que. Et ça commence non pas par des guillemets mais par des expressions comme X, personnage principal ou secondaire, raconta que Y dit que etc ..
Dans le genre, on cite souvent le roman de Gustave Flaubert, « Madame Bovary« . Plutôt que de faire dire à son héroïne » je ne serai jamais heureuse », il a choisi d’écrire plus tôt, elle disait qu’elle ne serait jamais heureuse. Et ainsi de suite tout au long du roman.
Ce faisant, le narrateur devient une sorte d’entomologiste qui regarde évoluer puis disparaitre son papillon de prédilection. Ce qui correspond bien au regard distancié et un peu ironique que l’écrivain porte habituellement sur les êtres et les choses.
Sa dernière œuvre connue est d’ailleurs son « Dictionnaire des idées reçues » qui sera publié bien après sa mort en 1913. Beaucoup de ses entrées sont encore valables aujourd’hui.
Le dialogue intériorisé est-il un vrai dialogue ?
Dernière grand forme de dialogue le dialogue intériorisé. Là le narrateur entre directement dans la tête de son personnage, entend ce qu’il y raconte et le reproduit dans son roman. Personne d’autre que lui n’en a connaissance, mais ça explique les actions qu’il lui fait faire.
Quelques romans clefs y ont eu recours massivement comme le « Ulysse » de James Joyce, « Les vagues » de Virginia Woolf ou encore la « Belle du seigneur » d’Albert Cohen.
En général, le recours exclusif ou quasi exclusif au monologue intérieur n’est pas toujours facile à suivre pour le lecteur moyen. Moyennant quoi, en dehors d’un franc succès auprès des critiques, qui vont trouver géniale cette façon de faire, les lecteurs, en général, ne se bousculent pas pour acheter les ouvrages qui en sont trop marqués.
Ainsi, par exemple, du « Ulysse » de James Joyce. Selon Ezra Pound, on devrait décompter le nombre de lecteurs qui l’ont eu entre les mains et qui l’ont compris plutôt que ceux qui l’ont acheté pour toutes sortes de raisons pas nécessairement littéraires. Peu, sans doute, dans l’un et l’autre cas. Surtout dans le premier. Drôle de destinée pour ce qui reste néanmoins un monument de la littérature mondiale.
En quoi un dialogue de roman peut-il être ennuyeux

Dernier point qui est une bonne façon de passer à une autre série de questions et de se demander en quoi un dialogue peut être ennuyeux. Pour ses lecteurs, cela va sans dire. Car pour l’auteur, la forme adoptée pour ses dialogues est forcément toujours la meilleure.
Par quoi se marque l’ennui d’un dialogue
Un dialogue peut être ennuyeux pour trois raisons. Mais quelle qu’en soit la raison, la marque de l’ennui est toujours la même : le bâillement !
Si au bout de quelques pages de dialogues un bâillement impossible à contenir s’empare du lecteur, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche dans ce qu’on lui propose.
Evidemment, toutes choses égales par ailleurs comme disent les économistes. Autrement dit, on suppose que le lecteur n’est pas en manque de sommeil, ni qu’il a la mauvaise idée de se mettre à lire au moment où il fait habituellement la sieste.
Non, le lecteur, en bonne condition physique, s’efforce de lire le dialogue, direct, indirect ou intériorisé, peu importe, et soudain un bâillement le prend par surprise, puis une série d’autres. Bref, c’est l’ennui. Irrépressible.
Lequel est bientôt suivi d’un vague sentiment de mauvaise conscience. Comment ! Mais, comment se fait-il que ce livre dont on lui avait dit tant de bien se révèle finalement aussi soporifique ! Comment est-ce possible ? La faute aux dialogues, c’est une première piste. Il doit bien y en avoir d’autres. Mais celle-là est sûre. A n’en pas douter.
Le livre auteur du délit finit par tomber des mains du lecteur. Est-ce grave docteur ? Non, c’est la critique la plus juste qu’on puisse en faire.
Frédéric II, grand lecteur, disait quant à lui et sans se gêner, privilège des rois, que :
On instruit toujours mal le lecteur lorsqu’on le fait bailler.
Par quoi se marque principalement un dialogue ennuyeux
Là on se s’intéresse pas aux effets du dialogue ennuyeux, comme on vient de le voir, mais à sa composition. Autrement dit, à ses causes. Pas à ses effets, le bâillement.
Un dialogue ennuyeux est particulièrement pauvre. Du genre « – Il fait beau ce matin » » – Ah, oui, c’est bien vrai » Et tout le reste à l’avenant. Certes, beaucoup de conversations de la vie courante sont de même nature, mais leurs auteurs n’ont pas la prétention de les recueillir pour en faire des romans.
D’une manière générale, ce qu’on peut dire, c’est que ce qui caractérise le dialogue ennuyeux, c’est qu’il est trop long, peu engageant, maladroit. Et surtout, il ne fait en rien avancer l’histoire qu’on est en train de lire. Bref, on l’oublie ou on le supprime et, finalement, rien ne manque.
En quoi les figures de style peuvent-elles améliorer un dialogue ?
Arrivé à ce stade, on est en droit de se demander ce que peuvent bien faire des figures de style pour améliorer une situation qui parait perdue d’avance.
Les figures de style sont des supports d’atmosphère
Mais, justement les figures de style sont faites pour ça, transformer ce qui est banal en une expérience étonnante, digne d’intérêt. Métaphore, comparaison, personnification, hyperbole, accumulation, et bien d’autres, toutes concourent à modifier la perception qu’on peut avoir d’une situation autrement inodore et sans saveur.
Le « – il fait beau ce matin » peut ainsi devenir « – il fait beau ce matin comme aux tout premiers jours « . Ce qui donne une intensité particulière à la beauté de ce jour. Pourtant, c’est le même jour. Mais l’auteur cherche à lui donner une aura particulière.
Les figures de style correspondent à autant de couleurs différentes parmi lesquelles choisir
Est-ce que cela fait avancer l’histoire ? Sans doute pas, mais cela ajoute à la perception que l’on peut avoir du personnage dont on rapporte le propos.
Toutes les autres figures de style peuvent être utilisées dans le même esprit. Si on hésite à choisir entre l’une ou l’autre, il suffit de les essayer chacune à leur tour et de voir quel effet cela donne.
Comme peut le faire un peintre avec sa palette de couleurs. Au demeurant, si on poursuit l’analogie, – figure de style, s’il en est – l’emploi des figures de style se double des associations qui peuvent être faite les unes avec les autres.
On aura surement noté que notre description de la beauté matinale est à la fois une comparaison et une métaphore. Car qu’est-ce au fond qu’une beauté égale à celle des tout premiers jours. Lesquels ? Par rapport à quoi ?
On voit bien d’emblée la différence avec la phrase initiale. le « – Il fait beau ce matin. » n’appelle aucun commentaire. Elle est purement factuelle. Ce n’est assurément pas ce qu’on attend principalement d’un roman.
Faut-il réserver les figures de style aux dialogues ?
Evidemment pas. Elles doivent aussi peupler le corps du texte. Mais, trop de figures de style tue le style. Comme dans bien d’autres domaines, tout n’est au fond qu’une question de juste milieu et d’équilibre.
Diderot disait quant à lui :
Se jeter entre les extrêmes, voila la règle du poète. Garder en tout un juste milieu, voila le bonheur.
Par ailleurs, réussir un bon dialogue de roman, ce n’est pas non plus qu’une question de figure de style. D’autres paramètres doivent aussi être pris en compte.



