Écrire un dialogue dans un roman est une question au moins aussi importante que celle d’écrire une description. En effet, dialogue et description font partie des fondamentaux de tout roman. C’est la raison pour laquelle, contrairement à ce que l’on peut penser, il y a toujours un dialogue dans un roman.

Ah tiens, ce n’est pas ce que tout le monde dit. Mais, posez-vous la question. Que faut-il vraiment entendre par dialogue ? 

Si on regarde bien, on s’aperçoit, en fait, qu’il y a plusieurs types de dialogues. Y compris, ce qui n’apparaît pas comme un dialogue, mais qui en est quand même bien un. Oups ! Comment faire pour s’y retrouver ?

Et surtout, comment s’y prendre pour écrire un dialogue qui renforce l’attractivité du roman. Car, c’est bien le but.

Le dialogue, ce n’est pas de la décoration.

Disent les habitués des ateliers d’écriture, et ils ont bien raison. C’est exactement ça. Mais, avant de voir comment ça marche, comment introduire un dialogue, ou encore, comment présenter un dialogue, voyons comment classer les dialogues.

 

Les différentes façons d’écrire un dialogue dans un roman

C’est un point à avoir bien présent à l’esprit. Il n’y a pas de façon unique d’écrire un dialogue dans un roman. Le fait est qu’on peut classer les styles de dialogue dans trois grands types. Sans prétendre épuiser le sujet.

 

Le dialogue usuel

C’est celui auquel on pense immédiatement quand on parle de dialogue. Un personnage du roman discute avec un autre. On peut, bien sûr, compliquer la scène.

En y ajoutant, par exemple, un ou plusieurs personnages. Ou encore, en le découpant en plusieurs séquences. Dans ce cas, par exemple, les personnages se déplacent ou une personne vient les interrompre.

 

Le dialogue usuel
Le dialogue usuel

 

Dans l’extrait ci-après, tiré de la dernière enquête de l’inspecteur Chen, personnage fétiche de l’auteur à succès Qiu Xiaolong, le dialogue est précédé d’une description rapide du lieu où il va se dérouler. Puis, de celle des mouvements que fait l’inspecteur Chen dans ce lieu, avant de commencer à parler. L’articulation ou l’énonciation ; lieu, mouvement, dialogue ; est éminemment classique.

Exemple de dialogue usuel

Chen entra à pas prudents et chercha Melong des yeux dans la salle du premier étage, quand un homme d’une cinquantaine d’années sortit de derrière un comptoir et s’avança vers lui.

 

Après toutes ces « précautions descriptives », le dialogue peut commencer et ce n’est pas un dialogue décoratif. Ici, il s’accompagne d’une sorte de « traveling ». Après être entrés en contact, les deux personnages se déplacent. Rien d’essentiel, à ce stade. Ils font connaissance.

– Vous êtes l’ami de Melong ? Suivez-moi. Je vais vous conduire au salon privé, à l’étage. La meilleure salle du restaurant. Au fait, je m’appelle Chang.

 

On admirera, au passage, l‘absence de la traditionnelle incise « dit-il » , rendue inutile par la juste articulation entre la fin de la description et le début du dialogue. On sait, sans équivoque, qui parle.

– Un salon privé ? Mélong avait dû réserver.

 

Il faut prendre le temps d'installer le dialogue et l'amener progressivement à l'essentiel
Il faut prendre le temps d’installer le dialogue et l’amener progressivement à l’essentiel

 

Et ainsi de suite, jusqu’à l’entrée en scène du véritable interlocuteur de l’inspecteur Chen. Le fameux Mélong. A partir de cet instant, le dialogue prend une autre tournure et n’est plus interrompu par des considérations périphériques.

Chen venait à peine de s’asseoir que Mélong surgit, un grand sac en plastique noir à la main.

-Enfin, vous voilà Mélong, nous vous attendions comme une pluie revigorante après une longue sécheresse d’été, dit Chang avec enthousiasme avant de servir deux tasses de thé à ses clients.

On le voit bien avec cet extrait. Il faut prendre le temps d’installer le dialogue et l’amener progressivement à l’essentiel. Qui n’est, évidemment, pas de boire du thé, mais, de rechercher l’origine d’une sextape, compromettante pour un hiérarque du parti à Shangaï.

 

Le dialogue fondu dans le texte

C’est, notamment, une des particularités de Jean Echenoz, lauréat de nombreux prix littéraires. Il commence ainsi son dernier roman intitulé « Envoyée spéciale » qui raconte l’histoire d’une espionne malgré elle.

Je veux une femme a proféré le général. C’est une femme qu’il me faut, n’est-ce pas. Vous n’êtes pas le seul dans ce cas, lui a souri Paul Objat. Épargnez-moi ces réflexions, Objat, s’est raidi le général, je ne plaisante pas là-dessus. Un peu de tenue, Bon Dieu. Le sourire d’Objat s’est dissous : je vous prie de m’excuser mon général. N’en parlons plus, a dit le gradé, réfléchissons.

Nous ne sommes pas loin de midi. Les deux hommes réfléchissent, assis de part et d’autre d’un secrétaire métallique vert, vieux modèle réglementaire à caissons derrière lequel se tient le général. Le plateau de ce meuble n’est occupé que par une lampe éteinte, une boîte de cigarillos Panter Tango, un cendrier vide et un sous-main en buvard très ancien, fort effiloché, qui semble avoir épongé puis conclu nombre d’affaires depuis, disons, le dossier Ben Barka.

En deux paragraphes, l’auteur affiche son style. Le dialogue se lit comme une description. Et le contenu de chacun a la raideur minutieuse d’un rapport de gendarmerie ou d’un constat d’huissier. Mais, curieusement cette façon de procéder crée une distance avec le récit, pleine d’humour et d’ironie.

Dans ce cas précis, le dialogue est clairement identifiable, mais, il est comme fondu dans le reste du texte. Ce qui ne lui enlève en rien de sa force. Bien au contraire, puisque on en ressent toute la fermeté, bien militaire. En outre, le procédé facilite les interventions du narrateur qui n’hésite pas à donner son opinion sur ce qu’il raconte.

 

Récit avec dialogue intériorisé

Là, pas de dialogue en apparence ou seulement des bribes. Seulement entendues par le narrateur. Et comme assourdies. D’aucuns diront que cette catégorie rassemble les innombrables romans « sans dialogues ». On en a un exemple avec « Continuer », le dernier roman de Laurent Mauvignier.

Continuer de Laurent Mauvignier

Il raconte l’histoire d’un couple divorcé, dont le fils Samuel, tourne mal, comme on dit. Sa mère veut le remettre sur le bon chemin. Oui, mais voilà, Samuel méprise sa mère et ne respecte que son père qui se moque de sa mère.

Ce qui donne la scène suivante quand le père vient chez la mère pour l’entendre parler, en présence de Samuel, du grand projet qu’elle a pour lui afin qu’il retrouve ses esprits et le sens des valeurs.

 

Exemple de dialogue intériorisé

Ah bon … Et toi Samuel, tu as envie de partir avec elle ?

Il n’avait pas répondu. il avait envie de se lever et de fuir, de crier ou de s’effondrer – ce qui aurait été la même chose. Il voulait surtout que tout s’arrête et avait compris qu’il n’aurait que cette alternative, partir trois mois dans la montagne avec sa mère, à cheval, ou alors finir dans un pensionnat dont il avait entendu parler plusieurs fois par son père. Samuel était resté sans voix, inerte, il avait vu comment sa mère et son père allaient encore se préparer à un combat dont il serait l’enjeu – ça n’avait pas trainé.

Et à partir de là, le dialogue intériorisé s’amorce.

Son père, tout de suite, qui se reprend, qui dit, ok, ok, très bien, les mères ont toujours raison. On ne va jamais contre la volonté de la mère, de toute façon, dans ce pays les juges donnent toujours raison aux femmes, alors autant s’y faire…

Le dialogue se poursuit encore sur deux lignes, avant de se conclure par un nouveau Ok, suivi d’un point d’interrogation. Le paragraphe suivant décrit la réaction de la mère, Sibylle, aux propos du père, puis, passe, dans la foulée, à de nouveaux propos du père.

Benoit, qui soudain se met à rire. Sybille, qu’est-ce que tu crois ? Tu crois que je peux avoir confiance en toi ?

On voit bien, dans cet exemple, que le dialogue peut être intériorisé par un personnage. Ici, Samuel ne participe pas à la conversation. Il n’en est que le témoin et c’est lui qui la rapporte. A sa manière.

 

Quelques règles pour écrire un dialogue dans un roman

A partir ces trois exemples, on peut dégager quelques règles pour écrire un dialogue dans un roman.

1 – Un dialogue doit couler de source.

Autrement dit, il n’arrive pas dans le texte comme « un cheveu sur la soupe ». Il est naturel et soutient le déroulement de l’intrigue. De la même façon, d’ailleurs, que les descriptions sur lesquelles il s’appuie.

Pour cela, rien ne vaut la relecture. Un roman, ça se vit et l’auteur doit être capable de s’y projeter. Et c’est cette projection qui constitue l’âme de son roman.

Si le dialogue est artificiel, l’auteur sincère le ressent immédiatement au moment de la relecture.

Impossible que mes personnages puissent dire des trucs pareils. Qu’est-ce que ça sonne faux !

On ne vous le fait pas dire …

 

Règles pour écrire un dialogue dans un roman
Règles pour écrire un dialogue dans un roman

 

 

2 – La forme typographique ou syntaxique d’un dialogue importe peu

C’est le pendant de la règle précédente. Surprenant, mais, ô combien, libérateur. Un auteur n’est ni un typographe, ni un correcteur-relecteur professionnel.

Priorité au fond sur la forme. A condition, bien sûr, de respecter le style de son roman. Pas la peine donc de s’embarrasser avec des incises inutiles.

Ou encore, avec des tirets, « en veux-tu en voilà ». Sans parler des cadratins ou demi-cadratins… En croyant suivre une règle incontournable.

Ce qui est important par contre, plus que des guillemets bien placés ou le choix de caractères italiques, c’est que lecteur ne perde pas le fil de la narration et que l’ensemble du texte soit harmonieux.

Il faut donc juste lui fournir les repères qui lui sont nécessaires pour ça. Ni plus, ni moins. S’il est facilement compréhensible pour un lecteur ordinaire que c’est Benoît, le général ou Mélong qui parle, inutile de surcharger l’écriture avec des « dit-il » ou autres « s’exclama-t-il ».

Auxquels, on peut d’ailleurs substituer, par exemple, des ponctuations comme « . », « ! », ou des « ? ». Là encore, autant que de besoin.

 

 

3 – le dialogue doit correspondre à la personnalité et au caractère des personnages

On le voit bien avec nos deux premiers exemples. Les phrases courtes et sans détours du général d’Echenoz correspondent bien à l’idée qu’on peut se faire du langage d’un haut gradé militaire à qui rien ne doit résister. On n’imagine pas un instant de telles phrases dans la bouche de Chang, le restaurateur chinois décrit par Qiu Xiaolong. Celles-ci, au contraire, sont fleuries et presque poétiques.

C’est d’ailleurs une marque de fabrique de l’auteur qui a fait de son inspecteur Chen, à l’origine poète et membre de la société des gens de lettres locale, un inspecteur-par-décision-du-parti.

Ce qui revient également à dire que d’un personnage de fiction à l’autre, le vocabulaire, le ton, la voix ne peuvent pas se ressembler.

 

 

4 – description et dialogue doivent s’équilibrer

Ce n’est pas chose aisée. Par conséquent, l’équilibre doit s’apprécier sur l’ensemble du roman. Cependant, une longue description suivie d’un petit dialogue ou bien, un long dialogue suivi d’une petite description sont de mauvais signes. Ce sont des lourdeurs qui finissent par ennuyer le lecteur.

Et cela renvoie à la question de savoir ce qu’est un livre. Question à laquelle un auteur comme Thomas Vinau répond de la manière suivante :

Un livre, ce n’est pas un dialogue. Ce n’est pas une réponse, ni une discussion. Un livre, c’est quelque chose qu’on te donne. Des mots qu’on te met dans les mains en te touchant l’épaule. Rien de plus. Rien de moins.

On peut ne pas être d’accord avec Thomas Vinau et vouloir donner une « morale » à son récit. Mais, à vouloir aussi trop en faire, avec, par exemple, des dialogues qui n’en finissent pas, on enlève toute magie au livre et on en fait un pensum indigeste. De ce point de vue, il suffit de penser aux livres uniquement faits d’entretiens. Il est rare qu’ils n’atterrissent pas, un jour ou l’autre, au fond d’une caisse, dans un grenier ou une cave.

 

Un livre, c'est quelque chose qu'on te donne.
Un livre, c’est quelque chose qu’on te donne.

 

Lire des dialogues de roman pour apprendre à écrire un dialogue de roman

Finalement, pour écrire un dialogue de roman avec art, rien ne vaut, au fond, que la confrontation avec les grands auteurs, les monstres sacrés de la littérature. Et surtout, avec ceux que l’on aime. Aucun risque de plagier qui que ce soit.

Comment plagier des auteurs comme, par exemple, André Malraux, François Mauriac, pour n’en citer que deux. Mais, il en est de même des auteurs chevronnés et plus, comme ceux qu’on a cité.

Une chose est sûre, à force de les fréquenter, peu à peu, on finit par s’imprégner de leur style et par créer une œuvre qui s’en inspire, sans être d’eux. En lisant des auteurs dont on trouve les dialogues éblouissants, en s’essayant à faire de même, on finit nécessairement par écrire un dialogue de roman qui tient la route et séduit le lecteur.

Car, tout auteur, avant d’être auteur, est d’abord un lecteur.

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