Les collages littéraires sont apparus comme leur pendant les collages picturaux pendant une période de grand bouleversement sociétal. Le plus grand étant naturellement celui résultant de la première guerre mondiale. On a qualifié cette période artistique de dadaïsme. Mais ce n’était que le début d’un mouvement qu’on peut appeler mouvement du ready made. Celui-ci se prolonge encore largement aujourd’hui. Il est dommage que Thélyson Orélien ait oublié d’y faire référence. Cela lui aurait sans doute épargné bien des soucis.
Il aurait pu prendre notamment conseil auprès de Michel Houellebecq dont le roman la Carte et le Territoire a été récompensé par le prix Goncourt en 2010. N’est ce pas lui qui répondant à une accusation de plagiat parce qu’il avait reproduit dans ce roman de larges extraits de Wikipédia sans les encadrer par des guillemets ni indiquer qu’il s’agissait de citations a renvoyé ses détracteurs à leurs chères études ? Faisant alors référence aux collages littéraires pour justifier son travail, il leur a alors rappelé que :
C’est une technique que l’on retrouve chez beaucoup d’auteurs, d’intégrer des documents bruts dans la fiction … Si ces gens pensent vraiment que c’est du plagiat, ils n’ont pas la moindre notion de ce qu’est la littérature .
C’est aussi ce que pense Aurélien Bellanger qui a eu recours à la même technique pour son roman La théorie de l’information. Il a fait l’objet des mêmes critiques que Michel Houellebecq. Cela ne l’a pas empêché de recevoir le prix de Flore. Sans parler du soutien de Michel Houellebecq lui-même.
Alors qu’en est-il exactement des collages littéraires ? S’agit- il d’un genre littéraire particulier ou d’une pratique ancienne dont l’IA n’est qu’un moyen de plus ajouté à une palette déjà bien fournie ?
C’est quoi le collage littéraire ?

Origine et définition du collage littéraire
Le collage littéraire est un procédé dérivé à l’origine du collage pictural. Il consiste à découper des mots ou des phrases imprimés sur différents supports et à les réagencer pour créer une œuvre originale.
Picturalement, le modèle a trouvé sa première illustration avec « La nature morte à la chaise cannée » que Pablo Picasso a peint en 1912. En ce qui concerne le collage littéraire, il faut faire remonter son origine au Dadaïsme.
Celui-ci est né à Zurich en 1916. En pleine guerre. Quant au nom, il aurait été choisi au hasard dans un dictionnaire. Et comme on a pu l’écrire :
Le monde devenait illisible. Le collage est alors un moyen de manifester cette instabilité.
Et à la suite du dadaïsme, est né le surréalisme.
Le collage littéraire a-t-il survécu à ses fondateurs ?
Sous le nom de Cut up, le collage a continué à séduire les créateurs, notamment américains, comme William Burroughs (1914-1997). On en a ainsi un bon exemple avec le festin nu ou la trilogie comprenant la machine molle, le ticket qui explose et Nova express. William Burroughs eut une indéniable influence sur la beat generation. Celle de Jack Kerouac.
Là encore, après William Burroughs et les années 60 le collage littéraire s’est -il éteint ? Eh bien non ! Ses successeurs ont élargi le procédé au copier-coller. Celui-là même auquel ont eu recours Michel Houellebecq et Aurélien Bellanger.
Comme toujours avec ces nouvelles formes d’écriture, il s’agit d’être de son temps. On ne peut écrire un roman au XXIème siècle comme on pouvait l’écrire au XVIII ème siècle. Les contextes sont radicalement différents.
Le collage littéraire a donc non seulement indiscutablement survécu à ses fondateurs, mais il est aussi entrain d’entamer une nouvelle métamorphose avec le tsunami sociétal provoqué par la généralisation du recours à l’Intelligence Artificielle.
En quoi le recours à l’IA n’est-il qu’un moyen supplémentaire pour faire du collage littéraire
Quels sont les moyens traditionnels pour faire des collages littéraires ?
La recette est connue depuis plus d’un siècle maintenant. Une poète comme Corentine Feltz en a donné récemment un bon exemple en écrivant le vers suivant :
Je ne sais pourquoi, les vastes oiseaux des mers, qui voudraient s’enfuir, sonnent l’heure du printemps des regrets.
Pas mal, non ? Et pourtant chaque mot de ce vers est extrait des poèmes écrits par trois poètes, Prévert, Baudelaire et Verlaine. La phrase « qui voudraient s’enfuir » est, par exemple, entièrement extraite de la chanson de l’oiseleur de Jacques Prévert. Et ainsi de suite.
Pour autant, personne n’est allé accuser Corentine Feltz de plagiat.
Autrement dit, réutiliser les matériaux conçus par d’autres créateurs pour créer une œuvre nouvelle est un principe littéraire difficilement contestable dès lors qu’on en annonce la couleur. D’une certaine façon, tout le monde y gagne.
Quelle place l’IA peut-elle avoir dans les collages littéraires ?
Au fond, si on admet facilement qu’une IA puisse jouer le rôle d’un assistant éditorial, on admet beaucoup moins qu’elle puisse réécrire tout ou partie du texte d’un auteur. Si le premier point parait relativement entendu, le second l’est beaucoup moins.
Faire un audit IA du texte romanesque
En ce qui concerne le premier point, la mesure de la participation d’une IA dans la création d’une œuvre doit suffire à mettre fin aux fantasmes d’une IA toute puissante reléguant l’auteur à celui de simple porte plume. Cette mesure est facile. Il suffit de demander à l’IA qu’elle fasse l’audit de la répartition des rôles entre elle et l’auteur. Elle en fera un tableau parfaitement éclairant.
Pour ce qui est du second point, celui qui porte sur la réécriture, les choses sont moins nettes.
Deux cas de figure en fixent les limites. Celle de la japonaise Rie Kudan et celle du canado-haïtien, Thélyson Orélien.

Jouer la transparence
La première a été récompensée par le prix Akutagawa en 2024. Au moment de le recevoir, elle a reconnu avoir utilisé ChatGPT pour écrire son roman primé.
Et plus précisément, elle a déclaré :
avoir utilisé tout le potentiel de l’IA pour écrire son livre, que 5% environ du texte avait été généré directement par l’IA et qu’elle comptait continuer à utiliser l’IA dans ses romans parce que cela pouvait élargir son potentiel créatif.
Ce faisant, elle a déclenché une controverse qui se poursuit encore. Quoi qu’il en soit, son prix n’a pas été remis en question. Thélyson Orélien n’a pas eu droit au même traitement. Le fait est qu’il a déclaré de son côté après l’audit réalisé par Pangram de son roman :
Je n’ai jamais utilisé l’intelligence artificielle pour produire des textes et je n’ai rien à me reprocher.
Malheureusement pour lui, on peut en douter. Il n’a pas vraiment joué la transparence. Résultat : à tort ou à raison, il a été largement ostracisé par la république des lettres. Ce qui ne l’a pas empêché d’approcher les 100 000 exemplaires vendus, dont 20 000 dans les jours qui ont suivi l’éclatement de l’affaire.
L’IA : un outil supplémentaire incontournable pour les auteurs de roman
On peut regretter le recours à l’IA pour écrire un roman, comme on peut regretter qu’on ne fabrique plus rien, ou presque, de manière artisanale.
Une chose est sûre, nul besoin de dissimuler qu’on y a recours. La jurisprudence judiciaire semble d’ailleurs aller dans ce sens. Comme le montre un récent Arrêt de la cour de cassation (24 septembre 2026, 2ème chambre civile). L’affaire ne portait pas précisément sur l’IA, mais sur l’existence ou non de droits d’auteur pour un directeur de collection.
Ce dernier avec sa maison d’édition affirmait, en effet, être un co-auteur affiliable au régime des artistes auteurs parce qu’il avait participé avec l’auteur à la création de son œuvre. Les juges en ont décidé autrement et ont confirmé le redressement fiscal de l’éditeur. Pourquoi ?
Parce que si le directeur de collection peut la rendre accessible, cohérente et compréhensible, il n’inspire pas l’œuvre. Son accompagnement ne constitue donc pas un véritable travail de création personnelle. C’est là pour nous le point essentiel de notre raisonnement par analogie.
En effet, pour ce qui est de l’accompagnement d’une IA dans l’écriture d’une œuvre romanesque, on est tenté de dire que c’est quasiment la même chose.
Ainsi, toute chose égale par ailleurs et d’une manière générale, l’accompagnement d’une IA ne diffère globalement en rien de celui d’un directeur de collection tel qu’il se présente dans l’arrêt cité ou de tout autre assistant éditorial.
Un arrêt de la cour de Cassation qui nous parait primordial.
On savait qu’une IA ne pouvait pas percevoir des droits d’auteur car elle n’était pas physique, mais on sait aussi désormais qu’un auteur, outre le fait qu’il doit donc être en chair et en os, doit aussi accomplir des tâches qui ne sont pas uniquement celles d’un assistant éditorial.
Une IA remplissant ce rôle ne peut donc pas être considérée en droit et surtout techniquement comme co-auteur contrairement à ce que prétendent ceux qui voudraient interdire tout recours à l’IA dans l’écriture d’un roman.
Cela dit, le temps et les lecteurs jugeront. Cela aboutira peut-être à la création d’un nouveau genre littéraire. Celui des collages littéraires élargis à l’IA. En tout cas, pas sûr que ce soit en faveur des contempteurs des IA génératives.



