La question posée par le titre est pour beaucoup inconcevable. Pour un auteur comme Pierre de la Coste qui vient de publier un livre intitulé « Peut-on vivre sans IA« , la cause est entendue. Pire même, elle est dangereuse ! Un vrai « big brother » ! En sous titre, il ajoute « Elle sait tout de toi et tu ne connais rien d’elle« . Alors comment peut-on envisager, ne serait-ce qu’un instant, de faire appel à son assistance pour écrire un roman ? Comment peut-on imaginer que dans ces conditions, on puisse écrire avec celle-ci quelque chose d’authentique ? Quelque chose qui ne soit pas biaisé ? Quelque chose qui ne soit pas un simple reflet ? Celui des innombrables copies d’ouvrages écrits par d’autres ?

Cependant, dans ce domaine, comme dans bien d’autres, il faut savoir raison garder. Ainsi, dans un film récent, « l’inconnu de la Grande Arche » retraçant l’histoire de la construction de la Grande Arche de la Défense, tiré du roman de Laurence Cossé, on voit le concepteur initial, Johan Otto von Spreckelsen, refuser finalement de signer son œuvre parce qu’il n’approuve pas les méthodes informatisées de son maître d’œuvre, Paul Andreu

Si on cite cet exemple architectural, c’est que la répartition des rôles qui s’est imposée entre l’architecte danois et l’architecte français est fondamentalement la même que celle pouvant exister entre l’auteur d’un roman et l’assistance éditoriale d’une IA.

La Grande Arche a été inaugurée le 14 juillet 1989. Grâce à Paul Andreu. Depuis, la part informatique dans le travail de conception d’un cabinet d’architecture n’a fait que croître.

Peut-on comparer la conception d’un bâtiment avec celle d’un roman ?

Quel cabinet d’architecture aujourd’hui serait prêt à se passer de sa batterie d’IA pour mener ses projets à terme?  Même les plus anodins ? Citons, notamment, Chatgpt, Claude et Gemini pour les dossiers, Midjourney pour les esquisses, Autodesk Forma pour les analyses de site, Finch et Testfit pour les variantes de plans et de volumes, MyArchitectAI pour le rendu et la présentation client, Revit et ArchiCAD pour automatiser certaines tâches.

Mais, pour celui qui réceptionne les travaux, il ne fait aucun doute que le cabinet d’architecte en est le seul et unique concepteur. Pourquoi en irait-il différemment de la conception et de l’écriture d’un roman ? 

Telle est sans doute la voie à suivre pour l’auteur d’un roman, voyons comment.

Que peut-on attendre d’une IA pour écrire un roman ? 

Quels sont les risques liés à l’IA ?

Big Brother - coollibri.com
Big Brother – coollibri.com

Difficile de parler de l’IA aujourd’hui sans se faire peur ou faire peur. C’est quasi une question existentielle. Et à ce titre, ceux qui en parlent ont tendance à se répartir entre pro et anti-IA. On en a donné un exemple un peu plus haut. 

Cette peur est alimentée par ceux-là même qui en sont les principaux concepteurs. Même quand ils se veulent rassurants. Dans une note publiée début septembre 2026, Dario Amodei, CEO d’Anthropic, inquiet de la rapidité avec laquelle l’IA se développe par elle-même appelle à un ralentissement concerté entre tous les concepteurs pour éviter le pire. C’est-à-dire la perte de contrôle.

Il n’en souligne pas moins tous les bienfaits qu’un tel développement peut apporter pour l’Humanité toute entière et un changement de fond en comble de ses paradigmes. La question n’est donc pas pour ou contre, mais comment.

L’IA existe bel et bien et ne cesse de se développer. En conséquence, comme dans bien d’autres domaines, elle ne peut manquer de bouleverser la façon de travailler des auteurs. Comme a pu le faire la machine à écrire, puis l’ordinateur portable combiné avec un smartphone, et désormais boosté, en plus,  par la kyrielle d’applis génératives disponibles.

Faut-il les ignorer au nom d’une authenticité feinte ? Bien sûr que non. 

Réalité du travail éditorial 

Pour le comprendre, il suffit de revenir à quelques réalités propres au travail éditorial.  L’auteur publié est toujours au cœur d’un système. Ce qu’il produit n’est pas que le fruit unique de sa pensée, même si elle en est, naturellement, un élément essentiel. Pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, l’auteur, quel qu’il soit, est l’interprète d’une culture. Que l’apprentissage de cette culture soit conscient ou inconscient. Cette culture dans laquelle il baigne s’exprime à travers lui. Qu’il le veuille ou non. Nul besoin d’aller chercher des explications du côté de l’IA.

Et ce n’est pas tout. S’il a la chance de signer un contrat d’édition, cela ne peut se faire qu’au prix d’un certain nombre d’ajustements. D’une manière ou d’une autre, il lui faut suivre la ligne éditoriale de son éditeur et accepter de bonne grâce les conseils qu’il peut être amené à lui donner pour améliorer son écriture.

Cela dans la plupart des cas. Mais, il y a mieux encore. Il y a tout ces auteurs connus, certains auteurs de bestsellers, dont les œuvres sont issus, ni plus ni moins, de véritables ateliers d’écriture.  Citons, entre autres, pour un des plus anciens, Alexandre Dumas.  Ses « Trois mousquetaires » et son « Comte de Monte Cristo » doivent beaucoup à Auguste Maquet

Son exemple a été largement suivi depuis. Des auteurs de bestseller comme Tom Clancy ou Clive Cussler n’ont pas hésité à reprendre la recette. Et il y a mieux encore. Combien d’auteurs aujourd’hui célèbres ont eu recours à des « ghostwriters » ? Certains ont même fait appel, dit-on, à des auteurs chevronnés comme Max Gallo ou Erik Orsenna.

 Pourquoi reproche-t-on alors à l’IA ce qu’on pratique de toute façon hors IA ?

Les atouts de l’IA comme assistant éditorial 

Le premier avantage de l’IA, c’est d’abord qu’elle est accessible à tout le monde. Ce qui n’est pas le cas quand on s’appelle Auguste Maquet ou Max Gallo. Rien de plus démocratique donc ! Est-ce cela qui gêne tant ? Laissons la question en suspens. 

Une chose est certaine. L’IA peut agir comme un véritable assistant éditorial. Ses commentaires, ses recommandations, ne sont au fond guère différents de ceux d’un assistant éditorial physique.

Et en plus, ce qui ne gâte rien, une IA est toujours bienveillante et toujours présente quand on la sollicite. Ce qui n’empêche pas qu’elle puisse être très critique.

Et ce n’est pas tout. L’auteur faisant appel aux services d’une IA a le choix. De la même façon que l’architecte quand il conçoit un bâtiment. Il peut donc choisir entre plusieurs IA spécialisées suivant ce qu’il recherche.

Quelles IA choisir pour écrire un roman ? 

On peut en citer au moins six. Chacune a ses spécificités. 

Claude et Vibe

En tête de liste, vient naturellement Claude, l’IA d’Anthropic, dont les modèles évoluent très vite. Si on la laisse faire, elle peut tout écrire. Comme un ghostwriter.

Ce qu’on ne conseille pas. Pas seulement d’un point de vue juridique, mais tout simplement parce que l’ouvrage y perdrait en originalité. 

Claude est d’origine américaine. Sa culture est naturellement anglo-saxonne. On peut lui préférer le modèle Vibe de l’IA bien européenne conçue par Mistral. Il peut faire quasiment la même chose que Claude.

ChatGPT et Gemini

ChatGPT est la plus connue. Elle est moins bonne que Claude ou Vibe en écriture ou réécriture. Mais l’IA d’OpenAI  est excellente pour analyser la structure narrative

Il n’est donc pas inutile à un moment donné de lui soumettre son récit pour voir si ça tient bien debout. On peut aussi le faire avec Gemini de Google.

Sudowrite et Scrivener

Est ce tout ? Non, on peut faire intervenir d’autres IA plus spécialisées, Sudowrite pour des idées de scènes ou Scrivener, à vrai dire logiciel d’organisation plus qu’une IA, pour organiser son manuscrit. 

Elles ne sont pas les seules et comme on vient de le voir, on peut, de surcroît, compléter la panoplie avec des logiciels anciens, mais toujours bien pratiques.

Questions sur l’emploi d’une IA pour écrire un roman

IA dans les mains d'un jongleur - coollibri.com
IA dans les mains d’un jongleur – coollibri.com

Faut-il recourir à plusieurs IA simultanément ? 

Devant la profusion d’IA susceptibles d’assister un auteur de roman, il peut être tentant de passer de l’une à l’autre pour être certain de ne rien rater. A moins que ce soit, plus prosaïquement, un moyen d’éviter d’avoir à payer une ou deux versions pro.  

Ce n’est pas une très bonne idée. Loin d’améliorer la qualité de l’écriture et de l’intrigue romanesque, ce peut être l’occasion de multiplier les épisodes hallucinatoires, propres aux IA, et de générer au final une grande confusion romanesque.

Quant à multiplier les abonnements, compréhensible, car l’emploi des versions gratuites est vite frustrant. Cela n’est pas vraiment un atout et peut s’avérer inutilement coûteux.

Il est donc conseillé de choisir une IA type Claude, dans une version payante, par exemple, aujourd’hui, Sonnet 5, et de compléter son emploi au cas par cas, en recourant aux autres modèles dans leur version gratuite.

Comment se servir de son IA ?

D’une manière générale, il vaut mieux éviter de laisser l’IA produire un texte à partir d’un prompt si détaillé soit-il. Depuis 2023, politique renforcée en 2026, par exemple, Amazon KDP exige que les auteurs faisant appel à ses services se positionnent à ce sujet par une déclaration permettant de répartir le texte entre ce qui est généré par l’IA et ce qui est assisté par l’IA.

Soumettre systématiquement un brouillon à l’IA et non pas seulement un prompt permet de classer le texte dans la deuxième catégorie. A noter que jusqu’à présent, il n’existe aucune obligation légale de le faire pour les textes qui ne portent pas sur un sujet d’intérêt public. L’obligation comme celle d’Amazon KDP relève donc de la seule décision de l’éditeur. 

A partir de là, c’est-à-dire de la soumission à l’IA d’un brouillon, le reste de la procédure consiste à demander à l’IA une réécriture du brouillon, puis à dialoguer avec elle pour parvenir à une version finale qui une fois validée par l’auteur pourra être intégrer dans un document maître. 

Une fois le manuscrit entièrement terminé en suivant cette procédure, l’IA peut également être mise à contribution pour les synopsis, notes d’intention, lettres d’accompagnement et tous documents ayant pour objectif de souligner les correspondances entre le manuscrit et la ligne éditoriale de l’éditeur à qui on adresse le manuscrit.

Comment protéger les droits d’auteur d’un roman écrit avec  l’assistance d’une IA ? 

Les comités de lecture peuvent être tentés de vérifier à un moment ou à un autre si le manuscrit qu’ils lisent a bénéficié de l’assistance ou non d’une IA. Des outils existent. Citons, entre autres, pour les principaux : GPTZero, Originality.ai ou encore Copyleaks. Ils n’ont pas encore démontré une totale fiabilité. Quant au « nez » des lecteurs….

Quoi qu’il en soit, une chose parait sûre, pour le moment,  en ce qui concerne les droits d’auteur d’un texte écrit avec l’assistance d’une IA. Si cette assistance est avérée et limitée à des simples opérations d’assistance comme on les a évoquées plus haut, l’auteur du texte assisté en est bien l’unique propriétaire et le seul à pouvoir disposer des droits qui y sont attachés.

Cela dit, si un contrat d’édition est proposé à un auteur d’un texte écrit dans ces conditions, même si rien ne lui est spécifiquement demandé, mieux vaut pour l’auteur signaler d’emblée son recours à l’assistance d’une IA et relire autant de fois que nécessaire les termes de ce contrat. 

De ce point de vue, il n’est pas inutile de demander à l’IA de renseigner au fur et à mesure de la rédaction du manuscrit un tableau faisant apparaître, passage après passage, la répartition des rôles entre IA et auteur. 

Enfin, jusqu’à preuve du contraire, des IA comme Claude ne prétendent pas être propriétaires de leurs contributions aux textes publiés sous le nom des auteurs qu’elles ont assisté, voire même suppléé.

A noter cependant qu’une IA comme Claude a mis en place depuis août 2026 un système de marquage basé sur un  filigrane invisible intégré dans les séquences de mots.

L’IA : un changement majeur et inéluctable dans les modes d’écriture

Quoi qu’il puisse être dit, le changement apporté par l’IA dans les modes d’écriture est aussi important que celui apporté par l’imprimerie à l’époque de Gutenberg ou, plus proche de nous, par le traitement de texte sur ordinateur portable.

Il ne sert à rien de le dédaigner et de faire ce qui peut s’apparenter à une sorte de néo-luddisme. Les IA peuvent faire peur et laisser craindre un avenir dominé par leurs productions. 

Mais, leur développement permanent et leurs rapides progrès constituent indéniablement un atout majeur pour tous les auteurs ayant des idées originales à exprimer mais qui, du fait de leur isolement, ne peuvent bénéficier d’aucune assistance éditoriale classique.

Ce qui, à terme, se traduira  peut-être, également, par un renouvellement des politiques éditoriales.

 

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