Les romans dictionnaires, qu’es aquo ? Les occitans ne sont pas les seuls à se poser la question. Autrement dit, en quoi un roman dictionnaire qui se lit, non pas chapitre après chapitre, mais dans l’ordre des entrées choisies par le lecteur est-il autre chose qu’une singularité romanesque ?

Une chose est sûre, du fait de cet ordre propre à chaque lecteur, l’expérience de la lecture d’un roman-dictionnaire est forcément unique et différente d’un lecteur à l’autre. Ce qui, d’un point de vue littéraire,  n’est évidemment pas sans poser un certain nombre de questions. Que devient en effet l’intrigue dans tout ça ? Comment le lecteur fait-il pour s’y retrouver ?

Et d’ailleurs, pour finir y a-t-il vraiment une histoire ? Une des meilleures façons d’aborder ce genre littéraire et d’en percevoir toutes les richesses, c’est sans doute de regarder de près les ressorts romanesques tels qu’ a pu les agencer un auteur comme Milorad Pavic dans son œuvre maîtresse le Dictionnaire Khazar. Et cela d’autant plus, qu’il s’est offert le luxe d’offrir deux versions à ses lecteurs, une version masculine et une version féminine.

Ce  que ne sont pas les romans-dictionnaires

Des dictionnaires purement subjectifs

Des dictionnaires purement subjectifs - coollibri.com
Des dictionnaires purement subjectifs – coollibri.com

On peut commencer par le plus facile. Malgré leurs titres, les titres de la collection « Dictionnaires amoureux » publiés par la maison d’édition Plon ne sont pas des romans dictionnaires. 

La collection créée en 2000 par Jean-Claude Simoen aligne aujourd’hui (chiffre de 2025) 162 titres. Soit une moyenne d’un peu plus de 6 titres publiés chaque année. L’année 2019 ayant été la plus faste avec 10 titres publiés. 

Le principe de la collection est simple. Chaque auteur écrit des textes à sa manière sur une thématique qui lui est chère. Ce peut être un pays, un animal, un sport, un aliment, un auteur, etc… Peu importe, l’essentiel est que la thématique choisie reflète une passion.

De ce fait, le mode d’écriture est très varié et totalement subjectif. Chaque ouvrage est ainsi composé d’anecdotes, de souvenirs et de réflexions personnelles. Le tout accompagné d’illustrations.

Comme chaque texte est classé par ordre alphabétique, on peut alors parler de dictionnaire, mais pas de roman.

Caractéristiques de la collection les dictionnaires amoureux

En effet, leur nature les rapproche plus d’essais que de fictions. Raison pour laquelle, deux d’entre eux ont été récompensés par le prix Renaudot essai et le prix Femina essai. 

Le dictionnaire amoureux de l’Amérique, d’Yves Berger, prix Renaudot de l’essai en 2003 et le dictionnaire amoureux de Marcel Proust  en 2013. Ce dernier a la particularité d’avoir été écrit à quatre mains. Ses auteurs auraient pu signer père et fils puisqu’il s’agit de Jean-Paul Enthoven et de Raphael Enthoven.

Commencée avec le dictionnaire amoureux de la chasse, de Dominique Venner en 2000, son dernier né en 2025 est le dictionnaire amoureux du café, de Jean-Marie Gourio. Chacun de ces ouvrages est vendu en moyenne à 30 000 exemplaires. Ce qui donne en gros un total de 250 000 exemplaires vendus chaque année. 

Mais certains titres de la collection dépassent allègrement les 50 000 exemplaires vendus et même les 10 000 ! Ainsi le dictionnaire amoureux du vin, de Bernard Pivot a été vendu à 140 000 exemplaires. 

Quand on examine sa table des matières, qui comprend 25 articles, on comprend qu’il puisse être bien utile pour tout amateur de vin. A la lettre A on trouve, entre autres,  des articles sur Alsace et sur Apéritif. 

Pour la lettre B, là aussi entre autres, on a des articles sur Bordeaux et Beaujolais.  A la lettre D, de même, des articles sur Dégustation et plus loin, à la lettre O, sur Œnologie. 

Bref, chacun peut faire la promenade de son choix dans une thématique qu’il aime en ayant pour guide un auteur de confiance et qui partage les mêmes goûts.

Quoi qu’il en soit, un dictionnaire amoureux n’est pas un roman.

Des romans qui ressemblent à des dictionnaires

La vie mode d’emploi, de Georges Perec

Le roman a été publié en 1978 et a obtenu la même année le prix Médicis. Sa composition, son élaboration plutôt, nécessité pour son auteur une bonne dizaine d’années de travail. C’est sans doute son chef d’oeuvre.

Sa structure n’est pas celle d’un dictionnaire. Certes. Mais, elle obéit à des considérations qui n’ont rien de romanesques. Comme peuvent l’être celles qui accompagnent un ordre alphabétique. 

Georges Pérec étaient en effet membre du mouvement Oulipo dont la spécificité est l’écriture sous contraintes. C’est en cela que son roman se rapproche d’un roman dictionnaire. Mais s’en rapproche seulement.

En effet, les contraintes adoptées par Georges Pérec sont d’une rare complexité et d’une nature quasi mathématique. L’ordre des 99 chapitres n’est pas celui d’un ordre alphabétique, mais celui retraçant les déplacements d’un cavalier de jeu d’échecs. 

Ces déplacements doivent, c’est la règle, obliger le cavalier à passer une fois et une fois seulement par chacune des cases de l’échiquier, ici les pièces d’un immeuble haussmannien du XVII ème arrondissement à Paris, mais aussi passer par toutes.

Et cela en un seul jour. Le 23 juin 1975, peu avant 20 h, date de  la mort d’un des trois principaux protagonistes.

Une vraie gageure qui n’est rendu possible que par le recours au clinamen épicurien

Cela dit, par son incontestable originalité structurelle, le roman de Georges Pérec, sans être un roman dictionnaire, puisqu’il ne suit aucun abécédaire, en a bien cependant  la philosophie du fait de la volonté de son auteur de ne pas suivre les règles habituelles d’un schéma narratif.

Pale Fire, de Vladimir Nabokov

Publié en 1962, Pale Fire fait figure de chef d’œuvre de la post modernité. On y retrouve là aussi l’esprit du dictionnaire roman. Celui de la déconstruction et d’une lecture avec plusieurs sens. 

Il s’agit d’un poème écrit par un universitaire fictif John Shade et édité par un  universitaire de ses amis, tout aussi fictif, Charles Kinbote. Jusque là rien que de très banal si ce n’est le côté fictif des personnages. 

Là où cela devient intéressant et où le roman change de dimension, c’est quand le commentaire de l’éditeur devient aussi important que le texte même du poème qu’il commente. 

Au point que la lecture peut se faire soit d’une manière linéaire du début à la fin soit d’une manière disruptive en ne lisant que le commentaire, puis le poème lui-même, ou inversement. Ce faisant, le lecteur ne sait plus très bien qui parle de qui.

« Pale fire » est bien dans l’esprit d’un roman dictionnaire par ses différents axes de lecture, mais s’en différencie car il n’a au fond que trois entrées, l’introduction, le commentaire et l’index, sans autres spécification.

Ce qu’est un roman dictionnaire 

Le plus achevé : le dictionnaire Khazar

Le dictionnaire Khazar écrit par Milorad Pavic (1929-2009) et publié en 1982 est le prototype incontournable du roman dictionnaire. Il raconte l’histoire du peuple Khazar qui a vécu sur un vaste territoire entre la mer Noire et la mer Caspienne entre le VI et le XIII siècle.

A son apogée au Xème siècle, il constituait une puissante entité politique entre l’empire de Byzance et la rus de Kiev. La particularité du livre de Milorad Pavic est de l’avoir écrit sans respecter de déroulement linéaire.

On peut le commencer par la fin ou par le milieu suivant ce que l’on recherche. Par ailleurs, s’agissant d’un livre centré sur le mystère d’un peuple s’étant converti tardivement au judaïsme et peut-être à l’origine des populations juives ashkénazes d’Europe centrale, il s’organise autour des trois sources que constituent les trois religions du Livre. S’ajoute à ces caractéristiques celle d’avoir voulu distinguer une version masculine d’une version féminine.

La lecture du dictionnaire peut dérouter les lecteurs habitués à un mode de lecture parfaitement linéaire. Mais, elle est aussi parfaitement adaptée à une époque post moderne qui privilégie les modes de lecture à la façon des hypertextes qui sont aujourd’hui au centre de tout recours aux fonctionnalités d’Internet. Ou encore qui utilisent toutes les ressources propre à la diégétique.

Quant à l’auteur du Dictionnaire Khazar qui a été publié dans une trentaine de langues, on le compare souvent à ces autres grands écrivains que sont par exemple, Italo Calvino (1923-1985) ou Jorge Luis Borges (1899-1986).

https://youtu.be/ftBtQUbLFzU

Le dictionnaire Khazar : un dictionnaire sans équivalent

La forme et  le fond du dictionnaire Khazar sont sans équivalent. D’autres ouvrages utilisent l’organisation du discours en entrées type dictionnaire.

Citons, entre autres, le Dictionnaire des idées reçues, de Gustave Flaubert, le dictionnaire des lieux imaginaires, de Alberto Manguel et Gianni Guadalupi. Ou encore, l’encyclopédie des morts, de Danilo Kis. 

Cependant, aucun de ces ouvrages n’est structuré en fonction du genre des personnages, ni de leur croyances religieuses. De plus, chacune des entrées à une existence propre, indépendante des autres. Enfin, les histoires qui y sont développées ne constituent pas la trame d’un roman.

Leur point de vue est un point de vue philosophique sur l’existence illustré par des exemples divers et variés. La futilité des opinions dans le dictionnaire des idées reçues, la réalité des lieux fictifs dans le dictionnaire des lieux imaginaires et la richesse surprenante des destins des inconnus dans l’encyclopédie des morts.

Ils n’ont, de ce fait, rien de romanesque. Les romans dictionnaires sont donc a priori des ouvrages rares. Ce qui les rend d’autant plus intéressants.

Les  romans dictionnaires, ça se construit comment ?

Chaque entrée d’un roman dictionnaire ouvre sur un personnage, un lieu, un évènement ou une notion clé du récit. Mais quelle que soit cette entrée, elle tourne toujours autour d’un thème central. 

Pour ce qui est du dictionnaire Khazar, ce thème central, c’est celui de la conversion au judaïsme du peuple khazar à un moment donné de leur histoire. Conversion d’autant plus surprenante qu’au moment de cette conversion, entre le VIII ème et le IX ème siècle, il ne faisait pas bon déjà d’être juif.

Comme cette conversion s’est produite après un rêve du kaghan et une controverse entre des représentants de chacune des religions du Livre, les entrées du dictionnaire se répartissent entre ses trois livres selon la nature de leurs sources.

Ce qu’il faut retenir de ce prototype du roman dictionnaire, c’est que :

– toutes les notices donnent un éclairage sur un thème central
– la rédaction de chacune des notices a un genre qui lui est propre
– La répartition des notices est déterminée par l’origine de leurs sources
– Des commentaires et des renvois explicitent le déroulement du texte

Les romans dictionnaires, ça se lit comment ?

Le mode de lecture d’un roman dictionnaire est libre. Il suit une arborescence typique d’un hypertexte. Le lecteur construit ainsi sa lecture en fonction des questions qu’il peut se poser. Lui et personne d’autre. 

Cette façon de lire un roman dictionnaire l’apparente ainsi à une enquête ou à une exploration. De sorte qu’il peut en commencer la lecture en commençant par la première page comme dans un roman traditionnel, mais aussi par la dernière ou par le milieu. Ce qui l’est beaucoup moins.

Au fil de la lecture des notices, l’ intrigue se reconstitue petit à petit et selon le rythme voulu par le lecteur. Il convient de noter que ce faisant l’auteur du roman dictionnaire, au lieu de le guider vers  la fin de l’histoire, plus ou moins fermement, comme dans un roman traditionnel, le laisse construire cette fin à sa manière.

Qu’est ce qui fait l’intérêt des romans dictionnaires ?

En résumé, si on ne devait retenir que deux choses pour caractériser cet intérêt, il suffit de dire :

– Il croise les points de vue
– Il se lit comme on veut

Enfin, le roman dictionnaire fait indiscutablement partie de la littérature post moderne. Elle en adopte tous les poncifs. Entre autres, le jeu avec les formes et les styles, la fragmentation du récit, l’ironie et les références à d’autres textes. 

Le fait est que comme l’a écrit Jean-François Lyotard :

La condition post moderne est l’incrédulité à l’égard des méta récits.

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