Longtemps la littérature ukrainienne est passée inaperçue. Soit par manque d’intérêt des critiques et des lecteurs, soit parce que les auteurs ukrainiens réputés étaient plutôt connus comme des auteurs russes, du fait qu’ils écrivaient en russe, comme par exemple Nicolas Gogol (1809-1852).

Ou encore parce qu’on réduisait la littérature ukrainienne, du moins ce qu’on en percevait, à des textes anciens n’intéressant que les folkloristes. Bref, on a longtemps considéré la littérature ukrainienne, exprimée en langue ukrainienne, comme un particularisme du même genre que celui des félibres occitans

L’indépendance de l’Ukraine et le long conflit commencé en 2014 ont changé toutes les perspectives. Portée par une multitude d’auteurs talentueux, dont le succès ne se dément pas à l’international, la littérature ukrainienne existe bel et bien et a beaucoup à dire à ses lecteurs.

Sans doute est-ce là la meilleure illustration de ce que pense l’historien et géographe allemand, fin connaisseur de l’Europe de l’Est et de la Russie, Karl Schlögel, quand il intitule un de ses meilleurs ouvrages : « L’avenir se joue à Kiev, Leçons ukrainiennes« . 

Cet avenir, ce n’est pas seulement celui de cet espace géographique correspondant à la Mitteleuropa, mais aussi celui de l’Occident tout entier et peut-être au-delà.

On ne saurait donc faire l’impasse sur ce que les meilleurs auteurs ukrainiens contemporains ont à dire. A commencer par celui que l’on considère comme l’ambassadeur de la littérature ukrainienne à l’étranger, à savoir Andréï Korkov.

Andreï Korkov, journal d’une invasion

Andreï Korkov, journal d'une invasion - coollibri.com
Andreï Korkov, journal d’une invasion – coollibri.com

C’est sans doute un peu réducteur de limiter l’œuvre d’Andreï Korkov (1961 – ), auteur d’une quinzaine de romans, dont certains ont été des bestsellers traduits en de nombreuses langues, à un recueil de chroniques écrites au jour le jour à partir de l’invasion russe de février 2022.

Porte-parole de l’âme ukrainienne

Mais sans doute comprendra t’on mieux ce choix et ce qu’il dit sur l’âme ukrainienne, et en passant sur la nature du conflit, quand s’étonnant :

de trouver de la monnaie syrienne ou américaine dans les poches de certains ennemis tués, et parfois aussi des billets maliens.

Il ajoute :

Le recrutement réserve aussi des surprises côté ukrainien, mais dans un autre genre : l’équipe de football d’Ivano-Frankivsk, la Prykarpattia, s’est engagée dans l’armée au grand complet, coach compris. Un nouveau style d’entrainement les attend. Ils n’iront au front que l’lorsqu’ils auront acquis les techniques de combat nécessaires. 

Son observation date du 20 avril 2022. Il y a de fortes chances pour que l’équipe de football d’Ivano-Frankivsk ait complètement disparu dans les tranchées du front. Mais, cet engagement en dit long sur la détermination ukrainienne.

C’est celui de la plupart des ukrainiens du centre est et de l’ouest. Les parties les moins russophones du pays. Et au travers du regard d’Andreï Korkov, c’est aussi celui de la plupart des artistes et écrivains ukrainiens. Même quand il leur arrive d’écrire en russe.

Cette esprit de résistance est bien la première des leçons données par un peuple très attaché aux fondements de la civilisation européenne et à la promesse de liberté qu’elle représente à leurs yeux. 

Romancier à succès

Le talent d’Andréï Korkov est multiple. scénariste, écrivain, chroniqueur, polyglotte, il parle 7 langues, c’est un touche à tout international des lettres. Sa carrière littéraire a  décollé très tôt avec son premier roman, « Le pingouin », paru en 1996.

Tout est déjà là. La faconde, la nature bienveillante, les histoires drôles qu’on se raconte au coin du feu dans une maison de village. Un peu à l’image de la bonhommie de l’homme Korkov que l’on rêve d’avoir comme voisin.

Quelques années après la parution du Pingouin, en 2018, Andreï Korkov publie un 7 ème roman, « Les abeilles grises ». Ce sera aussi un très grand succès. Dans l’un et l’autre cas, l’auteur décrit des personnages aux prises avec des évènements qui les dépassent et sur lesquels ils ne peuvent rien.

Dissolution de l’union soviétique et son cortège de situations chaotiques, dans le premier cas, guerre du Donbass et un même cortège de situations chaotiques dans le second.

Le message d’Andreï Korkov

Et comme on ne s’y attend pas, la même façon d’y résister par des attachements irrationnels, mais, ô combien, plein d’humanité, « pingouin » dans un cas, « abeilles » dans l’autre.

Cet attachement ne semble pas lui être propre, mais bien être un trait de caractère ukrainien. Si tout est aussi déraisonnable et absurde, pourquoi ne le serait-on pas aussi chacun à sa manière. On en retrouve un exemple réel dans son journal d’une invasion quand il y raconte l’histoire du coq Tocha.

Ce coq magnifique qu’une vieille dame de 85 ans, contrainte d’évacuer d’un village voisin des ruines de Marioupol, n’a absolument pas voulu abandonner à un triste sort et qu’elle a eu la force, ou peut-être la sagesse, d’imposer à ses compagnons d’exode.

Si on veut commencer à comprendre ce qu’a à dire l’Ukraine, nul doute que lire Korkov et son message plein d’humanité constitue une bonne introduction.

Taras Chevtchenko, Notre âme ne peut pas mourir

Le titre de l’ouvrage paru en 2022 publié par les éditions Seghers est un vers du poème « Caucase » qui figure dans le recueil publié sous ce titre. Taras Chevtchenko est le « Victor Hugo » de l’Ukraine.

Taras Chevtchenko  - coollibri.com
Taras Chevtchenko  – coollibri.com

Ses funérailles en 1861 eurent le même retentissement et son tombeau près de Kaniv à un peu plus de 130 kms au sud est de Kiev sur une colline dominant le Dniepr, dans la réserve nationale portant son nom, est un lieu de pèlerinage pour de très nombreux ukrainiens. 

Né serf en 1814, à peine adolescent, orphelin de père et de mère, Taras Chevtchenko doit sa survit à un petit nobliau russe, d’origine allemande, Pavel Engelhardt,  qui le prend sous son aile protectrice. Il lui permet en tout cas de faire quelques études, notamment en peinture.

Grâce à elle et aux liens qu’il nouera avec son professeur Karl Brioullov, il parviendra à être affranchi en 1838. Le servage ne sera aboli en Russie qu’en 1861. De cette période date son célèbre poème Kateryna, allégorie du peuple ukrainien violenté par le pouvoir impérial russe, et le tableau du même nom.

Recueil Kobzar

Le premier fait partie du recueil Kobzar, autrement dit, Barde, le second est exposé au Musée National Taras Chevtchenko à Kiev. A bien des égards, cette œuvre a le même retentissement dans l’imaginaire populaire ukrainien que « la liberté guidant le peuple », le tableau peint par Eugène Delacroix, à peu près à la même époque, dans l’imaginaire français. 

Si Taras Chevtchenko a autant de poids dans la littérature ukrainienne, au point qu’il est difficile pour tout auteur ukrainien moderne de ne pas y faire référence d’une manière ou d’une autre, ce que fait à un moment donné, Andréï Korkov, dans son roman « Les abeilles grises », c’est que Taras Chevtchenko illustre tant par sa vie que par son œuvre sa passion inflexible pour la liberté. Passion qui se situe à l’exact opposé du penchant russe pour l’autoritarisme. 

Oksana Zabuzkho, Travail de terrain sur le sexe ukrainien

Oksana Zabuzkho - coollibri.com
Oksana Zabuzkho – coollibri.com

Avec son livre au titre choc publié en 1996, l’autrice réalisa un vrai tour de force. Pour la première fois, un auteur ukrainien écrivait en ukrainien et non pas en russe. Et mieux, le livre traitait d’un sujet jusque là ignoré par la littérature ukrainienne. Et mieux encore, le livre apporta la célébrité à son auteur et son succès dépassa largement les frontières de l’Ukraine. 

Qu’on ne se méprenne pas. Oksana Zabuzkhi n’est pas une émule de Virginie Despentes. Elle parle de sexualité plus que de sexe et de sexualité comme vecteur d’un féminisme à promouvoir dans une société encore pétrie de traditions parfois lourdes à supporter. 

De fait, on peut dire :

Qu’elle explore l’identité ukrainienne et l’impact de l’histoire à travers une perspective féministe.

Romancière, poétesse, essayiste, Oksana Zabuzkho est née à Loutsk dans la partie occidentale de l’Urkraine. La plus éloignée culturellement de la Russie. Sa famille eut d’ailleurs à souffrir du stalinisme du temps de l’ancienne URSS. 

Convaincue que :

les Ukrainiens luttent pour libérer les européens du spectre du totalitarisme.

Elle s’est efforcée dans un autre de ses romans, paru en 2009, « The museum of abandoned secret » de décomplexifier le rôle de l’armée insurrectionnelle, UPA, de ses causes à ses conséquences, en croisant les histoires propres à trois périodes s’étalant de l’avant guerre à l’après guerre.

Rappelons que l’histoire de l’UPA est au cœur du conflit russo-ukrainien et des accusations de nazisme portées par la Russie contre le gouvernement ukrainien.

Serhiy Zhadan, L’internat

Né à Louhansk, dans le Nord-Est de l’Ukraine, en 1974, Serhiy Zhadan s’inscrit dans la tradition des kobzars ukrainiens, c’est-à-dire des bardes. Bien sûr sur un mode on ne peut plus contemporain. Ses textes qui ont donné lieu à la publication de 12 recueils de poésie, il les chante avec son groupe Zhadani i sobaki, « Zhadan et les chiens », sur des rythmes aux tonalités ska, reggae, punk ou disco. 

Très engagé dans la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine, Serhiy Zhadan vit à Kharkiv qu’il n’a pas quitté malgré la proximité du front. Poète culte, pour les Ukrainiens, car comme le déclare un de ses admirateurs :

Jadan, c’est notre conscience (…) ses poèmes parlent de nous mêmes, de qui nous sommes et de ce qui nous entourent.

Outre ses  poèmes, il a également publié 7 romans. Ecrits pour l’essentiel avant l’invasion russe, ils ont principalement pour thématiques la justice sociale, les relations humaines et le quotidien de la jeunesse urbaine.

Pour la plupart, ses héros font partie des laissés pour compte de l’Ukraine post soviétique. C’est particulièrement le cas avec « la route du Donbass » publié en 2013. 

Cependant, cette thématique prend une autre coloration après l’invasion russe. Celle-ci pèse sur tout son roman « L’internat » publié en 2022. Il y raconte l’histoire d’un jeune professeur qui décide d’aller chercher son neveu de 13 ans bloqué dans un internat à l’autre bout de la ville. 

Histoire banale si la guerre du Donbass entre les ukrainiens loyalistes et les séparatistes qui débute en 2015 ne venait pas tout bouleverser. L’internat est dans la ligne de mire des combattants et toute la ville est  devenue une zone de guerre. Le trajet pour aller récupérer l’adolescent et le ramener à la maison devient alors un  vrai parcours initiatique. Pour l’un et pour l’autre.

Iouryi Androukhovytch, Radio Nuit

Poète, romancier, traducteur, essayiste, chanteur, politiquement engagé, Iouryi Androukhovytch est sur tous les fronts. Récompensé par de nombreux prix littéraires, il est incontestablement une figure majeure du monde littéraire ukrainien.

Pro européen, libéral, favorable à une partition entre la partie est et la partie ouest de l’Ukraine, sans pour autant faire preuve de défaitisme,  il est farouchement opposé à l’agression russe dont il réfute les accusations de néo fascisme.

Cela lui est d’autant plus facile qu’il est né à Stanislav en 1960, devenue Ivano Frankrivsk en 1962, en l’honneur de l’écrivain Ivan Franko (1856 – 1916) et actuellement haut lieu nationaliste.

Avec Taras Chevtchenko, ce dernier incarne la volonté d’indépendance d’une Ukraine fracturée et soumise à tous les vents soufflés par les envahisseurs venus de tous les horizons au cours des siècles. 

Ironiquement Iouryi Androukhovitch « salue » l’agression russe car il y voit paradoxalement un puissant facteur d’unification d’une nation foncièrement mosaïque au débouché de plusieurs siècles de fragmentation historique. Ainsi dit-il :

A chaque minute de sa résistance, le peuple ukrainien rappelle aux autres nations européennes que la liberté et la justice ne sont pas des notions abstraites, mais des valeurs qui sont toujours d’actualité.

L’euromaïdan

Ces prises de position, particulièrement illustrées par sa participation active à l’euromaïdan en 2004, traverse naturellement toute son œuvre. De La perversion, roman publié en 2015, à Radio nuit, publié en 2025, en passant par Douze cercles de 2009, en particulier.

Radio Nuit

Dans ce roman, Iouriy Androukhovytch a voulu réaliser son rêve d’écrire un livre qui ait un son. C’est chose faite avec Radio nuit. En cliquant sur le QR code qui lui est joint on peut l’écouter interpréter des chansons de son groupe. Raison pour laquelle on le qualifie de roman acoustique.

Radio nuit raconte l’histoire d’un biographe à qui on demande de raconter l’histoire d’un personnage Joseph Rothsky, pianiste de bar de son état, qui virevolte au gré des évènements qui secouent l’Ukraine de l’après soviétisme. 

Comme son auteur, il monte la garde derrière les barricades de l’euromaïdan, il y devient le « pianiste des barricades ». De fil en aiguille, dans ce qui s’apparente aux aventures d’un roman picaresque, il finit par s’échouer avec sa compagne  sur une île grecque. C’est de là qu’il parle in vivo comme animateur de « radio nuit » qui s’adresse au monde entier.

Avant cela, il aura été forcé de fuir son pays, de faire un séjour en prison après avoir tué accidentellement un dictateur avec un œuf et de se cacher au fin fond d’une forêt des Carpates. Entre autres. Car le rythme de ses aventures ne faiblit jamais.

Cependant, qu’on s’y méprenne pas.  L’exubérance du roman et son côté burlesque dissimulent en réalité une certaine tristesse devant l’état actuel du monde et celui de l’Ukraine en particulier. Il ne se prive d’ailleurs pas d’en déconstruire, au passage, les clichés et les stéréotypes.

Ivan Franko, Quand les bêtes savaient parler 

Ivan Franko - coollibri.com
Ivan Franko – coollibri.com

Une vie bien remplie

Ivan Franko, probablement d’origine allemande, est né en 1856 dans une petite bourgade, à côté de la petite ville austro hongroise qui s’appelait alors Stanislaw. Après une vie d’engagement, d’enseignement à l’université de Lviv, qui porte ajourd’hui son nom,  et de grande production littéraire, il écrit plus de 1000 œuvres et traduit en ukrainien  les plus grands auteurs occidentaux, il meurt à Lviv, alors Lemberg, en 1916, dans un certain dénuement. 

La maison où il a vécu les dernières années de sa vie est désormais un musée, de même que celle qu’il occupait pendant ses séjours à la montagne. A noter qu’il a aussi un musée dédié à Winnipeg au Canada. Le fait est que le Canada a été de tout temps une terre de forte immigration pour les ukrainiens.

Il n’eut pas les funérailles de Taras Chevtchenko, mais il figure à une même place dans le panthéon littéraire ukrainien. S’il chemina un certain temps auprès des marxistes, il finit par s’en écarter pour créer le parti démocrate national.

Deux œuvres majeures 

Son livre de contes, « Quand les bêtes savaient parler« , rassemble un vingtaine de contes, d’apologues, de fables et d’égrégores dont certains sont issus de la tradition ukrainienne ou tirés d’auteurs de l’antiquité comme Esope. Comme tous les contes, ils ont vocation à mettre en garde leurs lecteurs, grands et petits, contre les pièges qui parsèment toute existence. 

« Le bonheur volé » qu’il publie en 1893 est considéré comme son chef d’œuvre. Dans une ambiance qui n’est pas loin de rappeler celle d’une tragédie grecque, il y raconte l’amour contrarié de la belle Anna, la trahison de ses frères, le respect du aux engagements matrimoniaux, etc. Autant de thèmes éternels qui font partie de la littérature universelle.

La littérature ukrainienne, une littérature identitaire

La littérature ukrainienne est à bien des égards une littérature identitaire. On veut dire par là qu’il s’agit la plupart du temps d’une littérature engagée et douloureuse. Les évènements extérieurs s’y invitent en permanence.

 Au point même, dans  ce premier quart du XXIème siècle dominé l’agression russe, de bloquer pour beaucoup d’auteurs toute expression autre que poétique ou non fictive. On y sent comme une ardente obligation. Celle d’ouvrir une voie spécifique à l’Ukraine faite de liberté, de justice et d’indépendance.

Longtemps ignorée, comme d’ailleurs le pays lui-même, sorte de terra incognita, jusqu’à sa mise en lumière par sa résistance à l’invasion russe, la littérature ukrainienne est aujourd’hui en plein essor et produit chaque année des œuvres remarquables. 

Et ses auteurs sont de plus en plus convaincus que l’avenir se joue à Kiev et qu’il y a des leçons ukrainiennes à divulguer notamment au reste  de l’Europe. L’attachement à l’Europe et à ses valeurs est réel et l’Ukraine en attend beaucoup.

Mais, plus on prend connaissance de ce qu’ont écrit ses meilleurs auteurs,  plus on se rend compte que l’impact de l’Ukraine devenue bien visible sur le reste de l’Europe pourrait, en fait, bien la renouveler au-delà de ce qu’elle imagine.

En tout cas, l’Ukraine est à coup sûr, une source d’inspiration pour beaucoup d’auteurs et pas seulement des auteurs ukrainiens. Il suffit de voir la floraison d’ouvrages de toute sorte, notamment des thrillers, ayant l’Ukraine, pour thème ou pour cadre.

Citons, entre autres, « Les Fantômes de Kiev« , de Cédric Bannel, « De bonnes raisons de mourir« , de Morgan Audic,  « Opération Zélensky« , d’Alain Bauer,  « Donbass« , de Benoit Vitkine, ou encore « Nos chers alliés« , de Gilbert Gallerne.

 

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