S’inspirer de la littérature chinoise pour mettre des figures stylistiques dans le corps d’un texte


Trop parsemer des figures stylistiques dans le corps d’un texte peut être contre productif. On entend ou on lit les figures stylistiques et on finit par perdre le fil du discours. Si elles sont trop nombreuses ou mal employées. Dans le corps d’un texte, il faut harmoniser les figures de style pour qu’elles soient efficaces.

C’est ce que fait naturellement la littérature chinoise. Quelle que soit son genre, elle  a ceci de particulier qu’elle utilise sans effort d’innombrables figures de style. Elles ont pour but de marquer les esprits et de faire passer des messages. 

C’est ce qu’exprime Sylvie Bermann, ancienne ambassadrice de France à Pékin, quand elle écrit dès la première ligne de l’avant propos à son livre intitulé « La Chine en eaux profondes » :

Les chinois aiment les métaphores, les aphorismes et croient à la magie des nombres.

Le titre de son ouvrage en est d’ailleurs une bonne illustration. Il est repris d’une déclaration du président Xi Jinping peu de temps après son accession au pouvoir.

C’était une façon pour lui de se démarquer de ses prédécesseurs. C’était une façon aussi de souligner ce qu’allaient être les nouvelles orientations de la politique gouvernementale. Les chinois ont parfaitement compris ce qu’il voulait dire. Ajoutons que cette façon de procéder est parfaitement en phase avec la nature millénaire de la langue chinoise.

Pour Sylvie Bermann les interactions sont claires :

J’ai toujours considéré, écrit-elle, que la structure d’une langue reflétait la structure de pensée d’un peuple et qu’il était donc indispensable de la connaitre. La plongée dans cette littérature, cette sagesse et cette histoire m’a confortée dans la passion de comprendre ce monde. L’écriture idéographique est sans pareille car elle relève à la fois d’une esthétique, d’une poétique et d’un mystère à décrypter. 

Auparavant pour bien montrer le caractère essentiel de cette langue et cette culture, elle a pris soin de préciser qu’elle avait rapidement perçu que :

tout en Asie procédait de la Chine, tous ces pays ayant été à l’école de l’empire du Milieu et que le chinois était en quelque sorte le latin-grec de l’Asie.

Ancienneté et importance de la littérature chinoise

Ancienneté et importance de la littérature chinoise - coollibri.com
Ancienneté et importance de la littérature chinoise – coollibri.com

En Chine, la littérature n’est pas quelque chose d’accessoire. Depuis ses origines, depuis plus de 2000 ans, elle joue un rôle magique, lié à la forme idéogrammatique de son écriture et les dirigeants de toutes les époques en ont fait un outil de soft power

Quatre grands romans classiques y occupent une place prépondérante. Toutes les thématiques romanesques y sont de fait répertoriées. Mais pas seulement. Il faut y ajouter aussi les variations sur le style. Rien d’étonnant à ce qu’on les appelle sans doute pour cette raison les quatre livres extraordinaires :

  • Pérégrinations vers l’Ouest
  • Au bord de l’eau
  • Les trois royaumes 
  • Le rêve du pavillon rouge.

Pérégrinations vers l’Ouest

On peut qualifier ce grand classique chinois écrit au XVI ème siècle de roman de fantasy mythologique. Il a inspiré des œuvres modernes comme le manga Dragon Ball. La filiation de son Goku avec Sun Wukong y est évidente.

Il décrit les tribulations d’un moine bouddhiste chargé par l’empereur des Tang au VIIème siècle d’aller récupérer les saintes écritures bouddhistes du Mahayana

Le thème est classique. C’est celui d’une quête. Mais d’emblée la frontière entre monde animal et monde humain y est ténue. Ce qui crée naturellement une atmosphère surnaturelle.

En effet, les compagnons de voyage du moine ne sont pas banals. Ce sont trois disciples emblématiques représentés par Sun Wukong, Zhu Porcet et Sha Sablet.

Pour bien signifier leur état inachevé, ils ont une forme animale.  Chacune de leurs épreuves – il y en a 81 – est l’occasion de progresser dans la voie du bouddhisme.

Comme il se doit, l’histoire se termine bien puisque les pèlerins triomphent de leurs épreuves et reviennent avec leur » graal ». Il est facile de faire des rapprochements avec des œuvres célèbres de la littérature occidentale, anciennes ou modernes. 

Au bord de l’eau

Le roman est ancien. Il date du milieu du XIVème siècle. A la même époque, après une brève accalmie due au règne de Charles V le sage, la France allait connaitre plusieurs décennies de trouble, de guerre et de pandémie. Celles de la guerre de cent ans qui se terminera avec l’épopée de jeanne d’Arc.

Au bord de l’eau raconte l’histoire de 108 hors-la-loi, sorte de Robin des bois collectif à eux tous. Ils commencent par lutter individuellement contre les puissants et les corrompus sévissant dans leur environnement immédiat, puis finissent par former une communauté de justiciers et par se mettre au service de l’empereur. 

Le schéma a quelque chose d’universel et d’historiquement récurrent. Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que ce schéma se retrouve toujours d’une certaine manière dans la politique chinoise contemporaine.

Le fait est qu’il continue à influencer fortement toutes les productions culturelles chinoises. Notamment au travers des scènes, des thématiques et des citations qu’il leur inspire.

Les trois royaumes 

C’est le roman le plus ancien des quatre. Il a été écrit au début du XIV ème siècle.  La thématique est différente des deux précédents ouvrages. Il s’agit là d’histoires de  stratégies et de conquêtes du pouvoir.

L’ouvrage qui s’en rapproche le plus en Occident est, sans doute, le Prince de Machiavel. Par le biais de ses personnages principaux, il met en opposition des figures guerrières ou gouvernementales archétypales, dont le sage Zhuge Liang.

Au demeurant, l’ouvrage est également un ouvrage historique qui raconte un moment clé de l’histoire de la Chine, celui de la fin de la dynastie Han et le début de l’époque des royaumes de Wei, de Shu et de Wu entre 220 et 280 après JC.

Cet évènement y a été aussi traumatique pour les Chinois que la chute de l’Empire romain pour les Romains ou la guerre de cent ans pour les Occidentaux.

Le rêve du pavillon rouge

C’est le dernier des grands classiques. Il a été écrit au XVIIIème siècle vers 1740-1760 par Cai Xueqin.  Il ne s’agit plus ici de guerre, de brigandage ou de quête mystique, mais d’amour et d’art de vivre.

Le roman a même donné lieu à des études littéraires spécifiques rassemblées sous le nom de rougéologie. Pour de nombreux auteurs français sa tonalité est on ne peut plus proustienne telle qu’elle se manifeste dans « le temps retrouvé » ou dans « à l’ombre des jeunes filles en fleur ».

Quoi qu’il en soit le roman ouvre une fenêtre incontournable sur la vie quotidienne  de grandes familles aristocratiques à une époque qui peut être considérée comme l’apogée du régime impérial sous le règne de l’empereur Qianlong de  la  dynastie mandchoue Qing. 

Les décennies qui suivront seront celles du déclin tout au long du XIXème siècle.

Une littérature qui valorise 6 figures stylistiques principales

Quels que soient les autres ouvrages qui ont suivi les 4 extraordinaires, ils utilisent tous à un moment ou à un autre les figures stylistiques mises au point dans chacun de ces grands classiques. On peut en décompter six principales.

Leurs appellations rappellent pour certaines celles des figures stylistiques propres à la littérature française et pour d’autres s’en éloignent sensiblement. 

Elles sont sources d’inspiration pour un auteur occidental dans la mesure où elles diffèrent par leur sens ou par leur utilisation.

1 – Le xing ou l’évocation implicite

On le confronte habituellement au Fu et au Bi. 

Le principe est simple. Il est couramment exposé dans les manuels de poésie classique chinois. On part de la description d’un élément naturel et on débouche sur l’émotion qu’il suscite.

Sans pour autant dire que c’est à lui qu’on la doit. Le lien entre les deux, élément naturel, émotion, doit rester implicite. C’est ce caractère implicite qui est censé créer un état d’harmonie entre le monde extérieur et l’état intérieur du poète.

Dans le classique des poèmes, le Shijing, l’équivalent en quelque sorte de l’art poétique de Bossuet, on cite comme exemple de xing le verset suivant :

Les canards sauvages gazouillent sur l’eau

Pour un lecteur chinois lettré, ce verset exprime une nostalgie amoureuse et le désir de la femme aimée. Pour un lecteur occidental, le rapprochement entre l’image évocatrice et le sentiment évoqué ne va pas de soi.

Cependant, le cheminement mental qu’il implique peut être repris. On peut dire qu’il est une forme de métonymie. Ou encore de symbolisme naturel. Dans Correspondances, Baudelaire écrit par exemple :

La nature est un temple où de vivants piliers – laissent parfois sortir de confuses paroles. 

Baudelaire évoque explicitement un lien entre la Nature et une manifestation mystique. Avec le xing, le lien évoqué est toujours implicite. On ne le comprend que par le contexte ou par le symbolisme qui s’attache traditionnellement à un élément naturel particulier.

Comme, par exemple, la fleur de lotus qui, traditionnellement, correspond à l’idée de pureté.

2 – Le Fu ou l’entre poésie et prose

C’est un genre hybride. L’auteur s’y exprime de manière poétique mais ses phrases sont de la prose. On peut alors parler de prose rimée. On en a de beaux exemples avec les chants et les ballades épiques.

Si à cet égard on cite souvent la Falaise rouge comme étant le fu le plus célèbre de la littérature chinoise, à vrai dire, la littérature occidentale ne manque pas d’œuvres du même genre. 

A commencer par l’Illiade et l’Odyssée. Le procédé commun à l’Orient et à l’Occident se comprend facilement dès lors que l’on prend en compte le fait que ces histoires ne pouvaient être transmises qu’oralement. Ce qui suppose qu’elles soient truffées d’artifices mnémotechniques.

On en a aussi de beaux exemples dans la littérature africaine inspirée par les griots. Notamment avec un auteur comme Amadou Hampâté Bâ.

3 – Le Bi ou la comparaison

François Cheng en académicien - coollibri.com
François Cheng en académicien – coollibri.com

On est là aussi en territoire connu. Le but est de comparer un élément à un autre pour former à partir de là  une image poétique. On met ainsi en parallèle des choses très différentes. En général, on a d’un côté des états naturels et de l’autre des situations bien humaines. 

L’effet recherché est de susciter des émotions particulières grâce à l’association de deux réalités appartenant à deux ordres différents. François Cheng, élu à l’Académie française en 2022, l’emploie de manière privilégiée car elle est pour lui un bon moyen de souligner la symbiose qui existe entre l’homme et la nature. 

Ainsi pour François Cheng comme l’écrit une conférencière sur son œuvre :

Le bambou incarne droiture, fraicheur, dépassement de soi et humilité, grâce à sa croissance par étapes et à son cœur « vide », symbole de vacuité. Ses feuilles qui murmurent au vent ajoutent une dernière vertu : la grâce méditative  du recueillement et du chant.

4 – Le chengyu ou les 4 caractères proverbiaux

On peut le traduire par le recours à une formule à tonalité proverbiale. Dans la poésie chinoise, le proverbe tient en quatre caractères. Sa traduction en français est un peu plus longue. Cela donne, par exemple, en prenant l’expression hua  long ding jin :

Peindre le dragon et ajouter le point de l’œil

Que veut dire le poète ? Tant qu’on n’a pas ajouté la touche finale à un tableau celui-ci ne peut pas être considéré comme terminé. Autrement dit, les commerciaux le savent bien, tant qu’un contrat n’est pas signé, même si la négociation a été menée avec succès à 99 %, il n’est pas acquis.

Ce sens de la formule qu’on peut appeler aussi moralité de l’histoire est une figure de style qui peut servir de ponctuation finale à un grand nombre de passages constituant un chapitre.

Elle le résume, lui donne son sens et ajoute une pierre supplémentaire à la construction de l’arc narratif. Lequel, rappelons-le, est différent du schéma narratif. Si ce dernier est analytique, l’arc narratif est, lui, un outil qui aide à la création d’une tension dramatique.

D’où l’intérêt d’un chengyu.

5 – Le Dui zhang ou le parallélisme

On veut dire par là qu’on écrit deux vers en veillant à ce qu’ils s’opposent et se complètent parfaitement. On n’est pas loin de l’oxymore, mais d’un oxymore élargi à toute la composition.

L’exemple qui est souvent donné est tiré d’une poésie de Du Fu, poète de la dynastie Tang, considéré comme le saint de la poésie par les lettrés chinois :

Les montagnes s’élèvent, les nuages se dispersent – Le fleuve coule, la lune se lève.

L’un monte (la montagne), l’autre (les nuages)disparait. L’autre (le fleuve)s’évanouit, l’un (la lune) apparait. On voit bien ici que le parallélisme entre deux visions qui s’opposent deux à deux crée un rythme visuel dont l’écho est beaucoup plus puissant qu’un simple oxymore.

A noter que le parallélisme littéraire chinois fait régulièrement l’objet d’analyses approfondies de la part des spécialistes des langues orientales  car il est au cœur de la poésie chinoise classique et va bien au-delà de ses seuls aspects littéraires. 

6 – Le hua ou la métaphore transformante

Le principe est de détourner le sens de l’image utilisée pour parler d’une chose ou d’une idée pour lui faire signifier quelque chose d’autre que ce que suggère de prime abord cette image.

L’exemple que l’on donne habituellement pour illustrer une métaphore transformante est un verset datant de la dynastie Han : 

Le vent du printemps devient la pluie.

Il y a bien une métaphore entre la pluie et le vent du printemps, mais cette métaphore manifeste en plus une transformation.  Celle d’un vent qui devient pluie et ce faisant a un effet nourricier. 

Rien à voir avec une métaphore occidentale où on dira, par exemple, « Cet homme est un requin ». L’auteur de l’expression ne cherche pas à partager avec ses lecteurs une quelconque transformation, mais simplement un état de fait dont on rend mieux compte en faisant une analogie avec un requin.

L’emploi dans un cas du verbe « devenir » et dans l’autre du verbe « être » aide beaucoup à faire la distinction.

La littérature chinoise est une littérature qui utilise beaucoup de figures stylistiques

Des observations et remarques précédentes, il ressort que la littérature chinoise est une littérature très sophistiquée avec  beaucoup de figures stylistiques.

Elle s’appuie sur des auteurs dont les plus anciens appartiennent à l’âge de bronze. Mais surtout sur les quatre extraordinaires. Ces ouvrages classiques résument et illustrent tout ce qui constitue les fondamentaux de la culture chinoise. 

S’agissant d’une des civilisations les riches de l’histoire de l’humanité, les figures stylistiques qu’elle a élaboré au fil des siècles peuvent être d’incroyables sources d’inspiration pour tout auteur soucieux de se distinguer par son style.

Etant entendu que celles présentées ici sont loin d’être exhaustives. 

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