Certains ouvrages, come ceux par exemple de Nicola Gomez Davila, ne sont formés que d’aphorismes. Est-ce qu’ils font partie d’une catégorie de figures stylistiques ou est ce qu’ils correspondent à l’utilisation monstrueuse d’une figure de style particulière. Et les nombres peuvent-ils être considérés comme des figures stylistiques ? Et dans quels cas ? Se poser ces questions, c’est se donner la possibilité d’accroître le nombre de figures stylistiques à sa disposition pour rendre un texte plus attrayant. Car oui, les aphorismes et les nombres peuvent être utilisés comme figures stylistiques. Evidemment, leur emploi nécessite une préparation. Pour que l’effet soit maximum ou au moins conforme à ce qu’on en espère, il faut d’abord savoir de quoi on parle et choisir l’environnement qui convient le mieux.

Les aphorismes, qu’est ce que ça vaut comme figures stylistiques ?

Friedrich Nietzsche - coollibri.com
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Laissons de côté les nombres. Pour l’instant. Car les nombres ont une valeur symbolique qui mérite qu’on s’y arrête. Revenons aux aphorismes. Certains sont très célèbres comme celui de Nietzsche dans le Crépuscule des idoles où il dit :

Ce qui ne me tue pas, me rend plus fort.

Il peut servir de modèle à la plupart des aphorismes. Mais au fait qu’est-ce que c’est qu’un aphorisme ?

Aphorisme définition

Les dictionnaires disent tous à peu près la même chose. C’est normal. Un aphorisme, c’est une sentence. Oui, mais pas n’importe quelle sentence. Là il s’agit d’une sentence qui résume en quelques mots une vérité fondamentale

On peut lui préférer une autre définition. Moins sentencieux, c’est le cas de le dire et plus grammatical. On y oublie les fins dernières et on se replie sur une formule un peu mièvre qui réduit l’aphorisme à un simple énoncé,  mais un énoncé autosuffisant

Les maximes, les proverbes et les scholies sont-ils des aphorismes ?

Oui, dans la mesure où ce sont des phrases courtes qui se suffisent à elles-mêmes, mais des aphorismes d’un genre particulier. 

La maxime 

La maxime a une portée générale de l’ordre du savoir faire ou du savoir être. Le monde juridique en est plein. C’était d’ailleurs un moyen commode pour les étudiants en droit d’en apprendre les grands principes. Formulées en latin, elles le sont peut-être moins aujourd’hui.

Mais un bon étudiant en droit se souvient toujours de celle-ci :

Nemo judex in causa sua, c’est-à-dire : nul ne peut être juge dans sa propre cause.

Ou de cette autre : 

Nemo auditur propriam turpitudinem allegans, c’est-à-dire : nul ne peut se prévaloir de sa propre faute.

Le proverbe

La différence entre un proverbe et un aphorisme est simple à comprendre. L’aphorisme a presque toujours un auteur identifiable, le proverbe, pour ainsi dire jamais. 

Un proverbe est l’expression de ce qu’on appelle la sagesse populaire. De ce fait, beaucoup de ses formulations suivent le rythme des saisons et de ce qu’on y observe de tout temps.

Suivant leur nature, on peut les différencier en proverbes proprement dit, dictons et adages. Ce ne sont là que des nuances d’une même sagesse populaire. 

Soit comme proverbe proprement dit : « Petit à petit l’oiseau fait son nid ». Comme adage : « Nul n’est censé ignorer la loi » et comme dicton ; « En avril ne te découvre pas d’un fil « .

Les scholies. 

Portrait Nicolas Gomez Davila - coollibri.com
Portrait Nicolas Gomez Davila – coollibri.com

Le mot scholie vient du grec ancien skholion qui signifie commentaire ou explication. Les scholies ce sont donc ces notes en bas de page ou dans les marges qui agacent tout lecteur mais qu’il ne peut s’empêcher de lire tant il craint de rater quelque chose d’important pour comprendre le texte qu’il est entrain de lire. 

Ce ne sont donc pas forcément l’expression de vérités éternelles mais celle de pensées inspirées à leur auteur par un texte quelconque. Chez un auteur comme Nicolas Gomez Davila qui en a fait un usage immodéré, ce qui est intéressant c’est que ses scholies, fruit d’innombrables lectures, une fois rassemblées par thème, sont devenues elles mêmes un ouvrage.

Ce faisant, comme  les textes auxquelles elles font référence sont manquants, l’auteur s’est plu à considérer que ces textes n’en faisaient finalement qu’un, ce qui, ajouté à leur absence, conduisait à faire référence somme toute à un texte implicite.

Depuis, on peut dire que cette notion de texte implicite est un procédé littéraire particulier qui gagne à être connu.

Les nombres peuvent-ils constituer des figures stylistiques ?

Manifestation de l’organisation, de l’ordre ou du désordre

Les nombres ont toujours eu une valeur symbolique. Ce n’est pas pour rien qu’un des livres de la Bible a pour titre les Nombres. Certes il s’agit d’un livre centré sur les recensements.

Mais justement. Comme il décrit les tribulations du peuple juif après sa sortie d’Egypte et avant son arrivée à Canaan, il y exprime, par les nombres, la nécessité d’un apprentissage de l’organisation pour que le but puisse être atteint.

Comme on peut l’imaginer, les nombres que l’on cite n’ont pas besoin d’être précis, ce qui compte c’est d’abord leur ordre de grandeur et ensuite, la référence qui peut être faite avec la valeur symbolique qui peut s’attacher à chacun d’entre eux. 

On en a un bon exemple avec le titre de cette œuvre bien connue que sont les contes des mille et une nuits. Tout y est est. Mille et une nuits, c’est vraiment beaucoup. C’est organisé en vue d’un apprentissage. Comme dans les Nombres. Et le chiffre Un y est à l’honneur. 

Symboliquement le 1 représente l’unité et le 10, la totalité. Alors mille ! Et en plus Mille et Une !

Signification symbolique de quelques nombres

Comme on vient de le voir, les nombres sont un substitut aux adverbes beaucoup, un peu, énormément, etc… On peut préférer dire des millions, des milliards, des centaines de millions, des centaines et des centaines de milliards ou 3 francs six sous, etc. Bien évidemment sans qu’aucun de ces nombres ne corresponde à une réalité précise.

Certains nombres sont très fréquemment employés du fait de leur résonance symbolique. Citons notamment le 1 et le 10, comme on vient de le voir, le 2, le 3, le 7, le 12 et le 40.

Sans grande surprise, le 2 est l’expression de la dualité, le 3 de la plénitude, le 7 de l’achèvement, le 12 de l’organisation  et le 40 de l’épreuve. Cela dit, force est de reconnaitre que ces quelques remarques font injure à tous ces gros grimoires qui ont été consacrés à chacun d’entre eux.

Emploi implicite des nombres dans une structure narrative

L’exemple de la Divine Comédie de Dante extrêmement parlant. Tout y est fondé sur le 3. Rien d’exceptionnel dans un premier temps. L’œuvre est divisée en 3 parties. C’est le cas de beaucoup de dissertations. Ou d’autres textes. Les chants se répartissent donc entre l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. 

Mais et c’est là que ça commence à devenir intéressant de ce point de vue, celui des nombres, chaque partie comprend 33 chants. Sauf l’Enfer qui en compte 34.  Normal, s’y ajoute le chant d’ouverture qui introduit tout l’ensemble. 

Ce qui fait 100 en tout. A-t-on fait le tour de cette question ? Non, pas vraiment. Il faut noter aussi toutes ces strophes de trois vers, on parle de tercets qui composent les différents chants. Bref, le 3, symbole de la perfection, s’impose. 

On peut continuer encore un moment l’analyse de l’œuvre sous cet angle. L’emploi systématique des nombres, et notamment du chiffre 3, qui la structure contribue indiscutablement à forger son style et à la rendre marquante. C’est bien ce qu’on attend de l’emploi de toute figure de style. 

Comment se servir des nombres et des aphorismes comme figures stylistiques  dans un roman ?

On peut le faire de trois manières. Cette présentation n’a évidemment rien d’exhaustive et ne vise pas la perfection.

Le nombre, pouvoir d’évocation romanesque

Commençons par les nombres. Ils sont une synthèse à eux tout seuls. Et une synthèse riche de significations. Ils peuvent donc évoquer une histoire. Jules Verne ne s’est pas privé de ce pouvoir d’évocation.

Qu’on songe seulement à son 20 000 lieues sous les mers, à son tour du monde en 80 jours ou encore aux 500 millions de la Bégum. Cela pour les titres. Mais dans les textes même des auteurs comme Lewis Carroll se s’en sont pas non plus privés.

Ce dernier dans Alice au pays des merveilles se sert des nombres pour illustrer le ridicule qu’il y a à paraître savant en énumérant avec un grand sérieux une série de chiffres n’ayant d’autre signification que d’être décroissante comme le fait son personnage de Tortue Fantaisie. 

Tortue Fantaisie - coollibri.com
Tortue Fantaisie – coollibri.com

Les nombres aident à structurer le schéma narratif d’un roman

Comme on l’a vu avec le plan suivi par Dante pour écrire sa Divine Comédie, les nombres peuvent constituer un excellent moyen pour structurer le déroulement d’un schéma narratif. 

Ils sont par ailleurs de bonnes sources d’inspiration. Si comme Dante vous avez décidé de structurer votre roman en trois parties, progressant chacune de manière crescendo, et chacune divisées en 9 cercles, ce sont là autant de « blancs » à remplir au fur et mesure du développement de l’histoire. 

Vous êtes dans la partie 2 de votre roman. Vous avez raconté l’histoire correspondant au premier cercle. Il vous reste à raconter les suivantes, palier après palier. Rien ne vous empêche de rédiger ce qui correspond au cercle 5 avant le cercle 4.

Tout dépend de votre inspiration du moment. Dans ce cas de figure rédactionnel, les risques de page blanche sont réduits et le roman avance toujours. D’une manière ou d’une autre.  Sans perdre sa cohérence. 

L’aphorisme ayant valeur de conclusion partielle ou générale

L’aphorisme a ceci d’exemplaire qu’il permet à tout auteur de bien formater les arcs narratifs partiels qui constituent chacun de ses grands passages. 

Ces passages sont constitués par des séries d’évènements qui  prennent chacun leur place dans le schéma narratif général. Chacune de ces séries fait avancer l’intrigue.

Le recours à un aphorisme à la fin de chacune, ou au moins pour les plus importantes, permet de synthétiser pour le lecteur ce qu’il doit en retenir et de ne pas perdre le fil de l’histoire.

En tout cas, l’aphorisme et particulièrement bien venu comme excipit, aussi important que l’incipit, autrement dit comme toute dernière phrase d’un roman. Dans la Peste, Albert Camus termine ainsi son roman par un bel aphorisme. En effet, conclut-il :

Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Aphorismes, nombres, des figures de style à part entière

Quelle que soit la manière dont on utilise les aphorismes et les nombres dans un roman, une chose est certaine, ils contribuent à façonner  l’impression qu’on en retire. 

Ce qui est le propre de toute figure stylistique. On aurait tort de s’en priver. Construire un aphorisme n’est guère compliqué et utiliser la symbolique des nombres encore moins.

Les concevoir ainsi, sans les fondre dans les catégories habituelles des figures de style, c’est aussi leur donner toute l’ampleur qu’ils méritent.

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