Vous voulez écrire un roman de SF ou de fantasy. Super ! Mais, avouez que l’écrire entièrement en langage courant, ça fait un peu « bof ». Surtout quand on connait, comme aujourd’hui, une explosion des langues fictives.

Citons, entre autres, les langues elfiques, comme le sindarin, omniprésentes dans « Le seigneur des anneaux » de J.R.R Tolkien, le klingon de Startrek, ou encore le d’ni du jeu vidéo « Myst ». Ce n’est là qu’une toute petite partie de la pointe immergée de l’iceberg formé, au fil des ans, par les « conlangers« , les fabricants de langues fictives.

En effet, d’après certains auteurs, on peut en compter maintenant plusieurs centaines. Alors, comment s’y prendre pour avoir sa langue fictive à soi et pourquoi donc en faire une ?

 

Pourquoi écrire des dialogues ou des descriptions dans une langue imaginaire ?

C’est évidemment, la première question à se poser. Et la réponse à y apporter est facile. L’univers choisi pour le roman est un univers de science-fiction ou de fantasy. La langue qu’on y parle est indiscutablement un élément clé pour aider à planter le décor et à créer une atmosphère.

Cela dit, il ne s’agit pas d’écrire tout un roman dans une langue fictive créée pour l’occasion. Avoir cette idée en tête et commencer à la mettre en œuvre, c’est le meilleur moyen de ne jamais venir à bout de son roman. Du moins pour l’immense majorité des auteurs. Pour les autres, c’est un véritable challenge ! Et, pourquoi pas, vu sous cet angle.

Non, la langue imaginaire n’est utile que si elle est bien cadrée dans le roman. Autrement dit, et c’est là que l’écriture d’un scénario prend tout son sens, il vous faut déterminer, à l’avance, les moments où la langue fictive va être nécessaire. Ils sont de deux sortes.

 

Faire des dialogues en langue « elfique »

Bon, si vous avez prévu de mettre en scène des elfes dans votre roman, la meilleure façon de dire que ce sont des elfes, c’est de les faire parler en langue elfique. CQFD. Mais, attention. N’allez pas fatiguer inutilement votre lecteur.

Faites-lui de la traduction simultanée ! En veillant, bien sûr, à ce que cette traduction soit cohérente avec tous vos passages dans la langue imaginaire. Sinon, gare à votre crédibilité d’auteur.

 

En effet, si votre lecteur finit par avoir le sentiment que votre langage fictionnel n’est que du charabia, il y a de forte chances pour que vous finissiez aussi par le perdre.

 

Décrire des lieux imaginaires dans la langue du « pays »

C’est ce qu’il y a de plus simple. Par exemple, la saga du Trône de fer de Georges R.R. Martin se déroule sur deux continents, Westeros et Essos. Il y a 9 régions sur Westeros.

C’est là que se trouve le « trône de fer ». Essos est plus sauvage et au milieu se trouve la mer Dothrak. En fait, une plaine qui s’étend à perte de vue.

Comment faire pour créer une langue fictive
Comment faire pour créer une langue fictive

Bref, un univers complètement inventé pour les besoins de la cause. Dont les péripéties ne sont pas sans rappeler, d’ailleurs, celles de la très historique Guerre des Deux-Roses, dans l’Angleterre de la fin du XVème siècle, qui a vu s’affronter dans une lutte à mort la maison d’York et la maison de Lancastre.

 

Un exemple : le dothraki

C’est la langue parlée par les dothrakis qui forment une peuplade de cavaliers nomades vivant, comme on peut l’imaginer, sur Essos dans la « mer » Dothrak. Le langage développé par David J. Peterson, son créateur, est très évolué. Il ne compte aujourd’hui pas moins de 4000 mots.

Pour accomplir son destin, l’héroïne clé du roman, Daenerys Targaryen, a dû apprendre à le maîtriser. Et à un moment ou à autre, elle a entendu ou a prononcé les phrases suivantes :

Hash yer ray nesi dothraki ? (Parlez-vous dothraki ?)

Khalakka dothrae mr’anah. (Un prince grandit en moi)

Yer jalan atthirari anni. Anha zhilak yera norethaan. (Tu es la lune de ma vie. Je t’aime éperdument.)

Pour celles et ceux qui veulent faire de l’épate sans peine, le site hitek.fr leur propose quelques phrases en dothraki, faciles à retenir. Quant aux plus studieux, il ne leur reste plus qu’à se procurer et à étudier le guide de conversation « spécial Dothraki », avec CD, édité par « J’ai Lu ». Puis, à adhérer un club de dothraki pour pratiquer cette nouvelle langue.

 

Comment faire pour créer une langue fictive ?

Le dothraki vous a convaincu ? Vous voilà prêt à devenir un conlanger, un fabricant de langue fictionnelle !  Comme David J. Peterson. 

A toutes fins utiles, indépendamment de l’écriture de votre roman, sachez que les conlangers ont la cote à Hollywood.  Sans eux, pas de film tel que « Avatar » ou « The arrival« .

 

 

Les différente étapes pour créer une langue fictive

Globalement, elles sont au nombre de 4 :

  • La première étape consiste à créer l’alphabet. Le plus simple est de reprendre l’alphabet romain. Mais, ce n’est pas obligé.

On peut aussi se servir de vieux alphabets comme celui, par exemple, des phéniciens. Ça donne, tout de suite, une note dépaysante au langage que vous êtes en train de créer. Ah, et n’oubliez pas quelques règles de prononciation !

 

alphabet Phenicien
alphabet Phénicien

 

  • En passant à la deuxième étape, vous allez construire le vocabulaire de base de votre langue fictive. Pas besoin de faire un Larousse !  Mais, vous pouvez utiliser le Larousse pour faire une première liste de 200 ou 300 mots usuels traduits dans votre langue.

Évidemment, il ne s’agit pas simplement de changer les lettres des mots retenus, mais de forger de nouveaux mots. Par exemple, en dothraki, le « fils » s’écrit « brizh » et la « rivière » devient « ashefa ». Maintenant, vous pouvez aussi utiliser l’alphabet phénicien ou quelque chose qui lui ressemble, pour corser le tout.

 

  • La troisième étape est la plus difficile. C’est celle qui consiste à définir les règles de formation des phrases, autrement dit, les règles grammaticales. Avec accords de conjugaison, place des articles, des adjectifs, des adverbes, etc.

Pas évident, mais indispensable. Sans ces règles, pas de cohérence possible et charabia garanti. Vous pouvez, par exemple, vous inspirez de la liste des 40 règles de base du français établie par le site lalanguefrançaise.com.

Ça vous évitera de vous lancer, sans le vouloir, dans la rédaction d’un ouvrage, de plus de 2 kg, comme « le bon usage de la langue française » de Maurice Grevisse.

 

  • Pour la dernière étape, il ne vous reste plus qu’à baptiser votre langue, qu’à lui donner un nom. C’est un moment agréable, très créatif, mais attention à ne pas vous laisser embarquer dans une dénomination qui peut être incohérente avec votre récit et vos personnages. Le nom de dothraki, par exemple, fait référence à la zone géographique, la « mer » Dorath, où vivent ceux qui l’utilisent et à leur mode de locomotion privilégié, le cheval.

 

Deux autres approches, pour faire plus simple

Le fait est que la construction d’une langue fictive peut très vite déborder l’auteur et nuire au roman même. Pour un spécialiste comme Julien Hirt, auteur de «  Merveilles du Monde Hurlant« , il est clair que, non seulement, tout le monde ne peut pas être philologue et linguiste comme, par exemple, J.R.R. Tolkien, mais que :

Créer une langue, une vraie langue, avec son vocabulaire, sa grammaire, son histoire, est une tâche monumentale qui dépasse de loin ce que l’on peut exiger d’un romancier.

 

Merveilles du Monde Hurlant"
Merveilles du Monde Hurlant

 

On peut même se demander si la qualité de philologue et de linguiste, mis à part le cas de Tolkien, dont d’ailleurs toutes les langues présentes dans « Le Seigneur des anneaux » n’ont pas le même degré de finition, n’est pas un handicap pour écrire un roman de SF ou de Fantasy.

Ainsi le créateur du « Klingon », la langue des guerriers klingon dans Startrek, ou de « l’atlante », la langue développée dans le film des studios Disney, « Atlandide, l’empire perdu », est un éminent professeur de l’Université de Berkeley et du Smithsonian Institute. Il s’appelle Marc Okrand et n’a jamais écrit de roman.

De sorte qu’il est sans doute plus sage de se contenter de créer une illusion de langue fictive. N’oublions que l’objectif est l’écriture d’un roman et non celui de créer une nouvelle langue. Et pour cela, on peut procéder de deux façons :

  • Soit on veille à ce que les noms imaginaires donnés aux personnages et aux lieux aient une certaine logique entre eux. Ce qui limite d’emblée l’effort de création et crée néanmoins une atmosphère hors du temps. C’est ce que fait l’auteur du « Sorceleur« , Andrej Sapkowki.

Ainsi, quand il fait parler ses personnages elfiques, il dit simplement qu’ils s’expriment en langue ancienne et émaille le dialogue de quelques mots représentatifs de cette langue. Comme dans l’extrait ci-après tiré du tome 3, « Le sang des elfes »:

En vérité, je vous le dis, voici venir l’ère de l’épée et de la hache, l’ère de la terrible tourmente (…) Tedd Deirath, le Temps de la fin. Le monde disparaîtra sous la glace et renaîtra avec le nouveau soleil. Il renaîtra par le Sang ancien, Hen Ichaer, la graine semée. (…) Ess’tuath esse ! Cela se passera ainsi.

 

  • Soit, on part d’une langue existante, peu connue, que l’on déforme. C’est le parti pris par Flore Vesco, lauréate du prix Vendredi 2019, dans son roman « L’estrange malaventure de Mirella« . L’auteur y adopte un langage inspiré de la littérature médiévale. Ce qu’illustre l’extrait suivant :

Quand la maladie l’avait frappé, suivant la loi, il avait été chassé de la ville. (…) -Le service funèbre était fort émeuvant, raconta le lépreux. Le bourgmestre a dit un beau discours. Mon épouse pleurait à grandes eaux, en serrant mon fils contre son sein. (…) Maintenant, il doit avoir cinq ou six ans. Puis, nous sommes sortis de l’église. J’ai légué tous mes biens à mon épouse, ôté ma belle vêture, mes bijoux. En échange, on m’a baillé ma robe de ladre jaune, mon écuelle et ma crécelle.

Comme on peut le voir, dans l’un et l’autre cas, le texte est parsemé de mots et d’expressions propres à l’univers où évoluent les personnages, mais n’impliquent aucun effort particulier de traduction ou de prononciation pour les lecteurs.

 

En résumé

Recourir à une langue fictionnelle est un bon moyen pour l’auteur de science-fiction ou de fantasy d’aider ses lecteurs à se transporter dans l’univers fantastique qu’il a créé pour eux. Mais, pour que ça marche, il faut que ce langage soit crédible et ne ressemble pas à du charabia. On peut même aller jusqu’à créer une nouvelle langue de toute pièce et y gagner de nouveaux lecteurs heureux de se distinguer en parlant une langue réservée aux fans.

Cependant, on risque aussi de passer à côté de l’objectif premier d’un roman, divertir et « accrocher » ses lecteurs. Et surtout de l’écrire et de l’imprimer.  Souvent, comme le dit le proverbe, « le mieux est l’ennemi du bien » et quelques mots en « langage ancien » ou en « novlang« , comme dans le « 1984 » de Georges Orwell, suffisent à créer l’illusion d’un monde fantastique ou futuriste.

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