Réussir à immerger ses lecteurs, pour un auteur, c’est le pied ! C’est l’assurance de les voir aller jusqu’au bout du livre, de les empêcher de le lâcher avant d’avoir tourné la dernière page, ou encore d’être en résonance avec ce qu’on y raconte. Autrement dit, écrire un livre immersif est quasiment un gage de succès. D’abord, auprès des éditeurs, puis des lecteurs. Le tout se traduisant par des droits d’auteur à la hauteur du degré de l’immersion. Pas mal, non, quand on veut vivre de  sa plume ou tout simplement être reconnu comme écrivain. D’où de nombreuses questions. Dont la première et la plus importante est : on fait comment ? Et viennent ensuite, d’abord, c’est quoi un livre immersif et puis, y a-t-il des formes plus favorables que d’autres à l’immersion ? Reprenons ces questions dans le bon ordre, en commençant par s’interroger sur ce que c’est qu’un livre immersif. 

Un livre immersif, c’est quoi ? 

Eh, bien, les choses pourraient bien ne pas être aussi claires qu’on les avaient imaginées. En effet, un livre immersif se définit autant pas ses effets que par ses méthodes. Or, même si on utilise des méthodes immersives, contrairement à ce qu’on pourrait donc croire, elles ne garantissent en rien le succès auprès des lecteurs, même si elles sont indubitablement « tendance ». Voyons cela d’un peu plus près. 

Définition du livre immersif par ses effets

Un livre immersif l’est d’abord par ses effets. Le fait est que : 

Si un livre est capable de nous embarquer dans son univers et de nous couper du monde extérieur le temps de sa lecture, alors on peut dire qu’il est immersif. 

Comme le fait observer cette citation, le phénomène est à la fois physique et psychologique. Physique, dans la mesure où le lecteur immergé dans sa lecture se met réellement à l’écart du reste du monde pour pouvoir lire tout à son aise.

Définition du livre immersif par ses effets
Définition du livre immersif par ses effets

Mais, cette séparation physique n’est pas toujours suffisante, ni possible, s’y ajoute donc une séparation psychologique. Souvent, la plus spectaculaire. C’est l’image que donne le voyageur tellement absorbé  par sa lecture qu’il donne l’impression à ceux qui voyagent à ses côtés qu’il n’est plus là. 

Mais, cette définition, si elle est utile, peut être trompeuse. Car après tout, la lecture de n’importe quel texte peut être, de ce point de vue, immersive. Il suffit que le lecteur y trouve un grand intérêt. A cette aune, une brochure publicitaire peut aussi être immersive, même si son impact est éphémère.

Définition du livre immersif par ses méthodes

De fait, en plus des effets que l’on vient de voir, un livre immersif est un livre dont l’écriture reflète une méthodologie particulière. L’auteur ne se contente pas d’être le spectateur du tableau, ou de la scène, qu’il décrit, il se décrit lui-même en train de le regarder ou d’y participer. Autrement dit, l’auteur d’un livre immersif est aussi un des acteurs, ou le grand témoin, de ce qu’il raconte dans son livre. Il y est pleinement immergé

De ce point de vue, on pourrait presque dire engagé au lieu d’immergé. C’est ce qui explique, d’ailleurs, que beaucoup de livres immersifs soient aussi des livres engagés

Par suite, ce positionnement narratif, bien différent du point de vue omniscient, oblige l’auteur à recourir, autant que faire se peut, au pronom « je » et à se comporter, au minimum, comme l’œil d’une caméra à laquelle aucun espace-temps ne serait interdit. Le résultat, c’est ce qu’annoncent les bandeaux de beaucoup de livres immersifs quand ils disent à leurs lecteurs :  c’est comme si vous y étiez

 

Comment faire un livre immersif ?

On comprend facilement tout l’intérêt qu’il y a à réussir à écrire un livre immersif. Les éditeurs et les lecteurs en redemandent, car les livres immersifs font partie de ces livres qu’on peut qualifier d’addictifs et dont on attend les suites. Par conséquent, si c’est ce à quoi on rêve, la grande question est bien de savoir comment faire.

Les définitions qui précèdent donnent des pistes pour ça. Mais, si on veut aller plus loin, il faut considérer qu’il y a trois grandes catégories d’immersion

L’immersion sensorielle

C’est la plus simple à comprendre, mais elle n’est pas toujours facile à mettre en œuvre dans un livre. En tout cas, dans un livre ordinaire, fait de pages blanches et de lignes noires. 

En effet, l’immersion sensorielle stimule les 5 sens. Quand on n’a que sa plume et une feuille de papier blanc, pas facile de pratiquer l’immersion sensorielle. C’est ce que rapporte Théophile Gautier au début de son roman le Capitaine Fracasse.

Il y dit, et il s’adresse pour ça à son lecteur ;  bel exemple, par ailleurs, de diégèse ; combien il est difficile de rendre compte par écrit d’une atmosphère, alors que c’est si facile avec un tableau. 

Autrement dit, pour créer une immersion sensorielle, l’auteur est obligé de passer une description détaillée de ce qu’il met en scène dans son récit. ce qui suppose l’emploi d’un vocabulaire précis et suffisamment riche s’il veut éviter les répétitions. 

A défaut, il ne lui reste plus que le recours aux illustrations et aux photos. Evidemment, il ne peut pas en mettre beaucoup, car au-delà d’une certaine limite, son roman devient un roman graphique, voire une BD. C’est aussi une autre façon de voir. C’est le cas de le dire. 

L’immersion fictionnelle

C’est la plus ordinaire, celle que tentent la plupart des auteurs qui veulent écrire un bestseller ou une saga. Pour qu’il en soit ainsi, le récit se doit d’être haletant. Ce qui renvoie nécessairement à l’art et à la manière de nouer et de mener une intrigue. Autrement dit, à l’art de raconter une histoire

Oui, mais alors, ça ne marche que pour des romans ? Pas forcément. On peut écrire, par exemple, une biographie, un livre de voyage ou une enquête, avec le même souci d’entraîner son lecteur dans une forme d’addiction.

Mais, c’est vrai, même si ces derniers livres sont fondés sur des faits réels, ce qui en fait tout le charme et l’intérêt, rien n’empêche qu’on puisse emprunter des procédés stylistiques habituellement réservés au roman de pure fiction. 

Comment faire un livre avec l'immersion fictionnelle
Comment faire un livre avec l’immersion fictionnelle

Une des meilleures illustrations de ce cas de figure est celle donnée, par exemple, par l’écriture d’un dialogue fictif entre l’auteur et le personnage réel dont il parle. Tout est vraisemblable, l’histoire n’est donc pas trompeuse, mais le dialogue en question n’a jamais eu lieu. C’est une pure invention de l’auteur. 

Peu importe, si ça rend le récit plus vivant et plus immersif !

L’immersion systémique

Avec ce dernier exemple, on se rend compte que si les catégories sont utiles pour mieux savoir de quoi on parle, elles peuvent être extrêmement réductrices si on s’y limite. 
Ce que l’on veut dire, c’est qu’une écriture immersive réussie est souvent une écriture immersive dite systémique. C’est-à-dire qu’elle a recours à tous les procédés immersifs en même temps. Lesquels interagissent les uns avec les autres.

De telle sorte que le lecteur puisse vivre son expérience lecture, comme disent les experts en marketing, avec un fort degré d’intensité. Rappelons que pour ces experts : 

L’intensité d’une expérience va dépendre de sa résonance avec nos expériences passées, de notre personnalité, mais aussi et surtout du contexte dans lequel nous vivons ces expériences. 

On le voit, la réussite d’un livre immersif ne peut être totale que si son auteur parvient à susciter cette résonance grâce au mélange des différentes formes d’immersion à sa disposition. 

Des exemples de cocktails gagnants 

L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère 

Emmanuel Carrère est un écrivain né en 1957. C’est le fils d‘Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française depuis 1999. Il est l’auteur de nombreux ouvrages  récompensés par de nombreux prix : prix princesse des Asturies en 2021, prix Femina en 1995 et prix Renaudot en 2011, pour le plus récent et les plus connus. 

« L’Adversaire » est un récit dont le support est une histoire vraie. Il a été publié en 2000. Il raconte l’histoire de Jean-Claude Romand, un affabulateur qui s’est longtemps fait passer pour un médecin de l’OMS.  Pendant 18 ans, tout de même, et qui a fini par tuer toute sa famille lorsqu’un de ses membres a commencé à se douter de la supercherie. Jean-Claude Romand a été condamné à la réclusion à perpétuité et il vient d’être libéré.

Pour écrire son récit sur cette affaire hors norme, Emmanuel Carrère s’est mis dans la peau d’un auteur-enquêteur. Il a « revécu », réellement, avec Jean-Claude Romand tous les épisodes qui l’ont conduit petit à petit à devenir un assassin. Vu ainsi de l’intérieur, le résultat est saisissant. Pour un critique :

En dévoilant les coulisses de l’écriture et les conditions de l’enquête, elle leur permet d’établir un pacte de lecture plus sincère avec le lecteur.

L’Histoire est une littérature contemporaine, d’Ivan Jablonka

D’autres auteurs, également primés, comme Philippe Jaenada, Emmanuelle Pireyre, ou encore Ivan Jablonka, ont mis aussi leurs pas dans les siens. A noter qu’Ivan Jablonka est un historien et non un romancier, mais précisément, il montre dans son livre « L’histoire est une littérature contemporaine », paru en 2014, comment on peut concilier sciences sociales et littérature, justement grâce à l’écriture immersive.

 

Ce qui, avouons-le, n’était pas gagné d’avance. Mais, selon lui, dans ce qu’il présente comme un manifeste : 

L’Histoire est d’autant plus scientifique qu’elle est littéraire. 

Ce ne sont pas les grands historiens du XIXème siècle, comme Jules Michelet, Camille Jullian ou Augustin Thierry, qui diront le contraire. 

La Vérité sur Robinson et Vendredi

Dernier exemple, le livre de Charlie Buffet, dont la conception ravira les fans du web. Mais, il n’a fait en cela que suivre celui donné par Prosper de Barante (1782-1866) avec son incontournable histoire des ducs de Bourgogne. 

La Vérité sur Robinson et Vendredi
La Vérité sur Robinson et Vendredi

Revenons à Charlie Buffet. Il s’est intéressé à l’histoire de Robinson Crusoé telle que l’a raconté Daniel Defoe et a voulu savoir ce qu’il y avait de vrai dedans. Charlie Buffet est un habitué des voyages et des courses en montagne dont il publie le récit aux éditions Paulsen. On lui doit, entre autres, La folie du K2 et Annapurna

Avec sa « vérité sur Robinson et Vendredi », Charlie Buffet se livre à une autre sorte de course, celle qu’on peut faire sur le cyberespace. Comme Sylvain Tesson et Vincent Munier, partis à la recherche de la très rare panthère des neiges au fin fond du Tibet, Charlie Buffet a traqué Alexander Selkirk, le vrai nom de Robinson Crusoé dans la vraie vie. Et il raconte sa traque de la même manière. 

La Panthère des neiges

Comme nos deux chasseurs d’image, il en rapporté une masse de documents  qui, mis bout à bout, font un livre totalement immersif. On y suit Alexander Selkirk, ado rebelle de Largo, tout un programme rien que par le nom, qui s’enfuit d’Ecosse en devenant marin. On le suit sur mer en parcourant les journaux de bord des bateaux qu’il  fréquente.

Et on le retrouve par la grâce des mêmes journaux et des liens hypertextes sur l’île Mas a Tierra, propriété du Chili et aujourd’hui rebaptisée Robin Crusoé. Et là, aucune trace de Vendredi !

Mais, au contraire, un homme reclus de force pendant 4 ans sur une île déserte qui ne doit son salut, en tout cas, celui de ne pas perdre la raison, qu’à la lecture de la Bible, dont il avait pu trouver un exemplaire dans les débris de son naufrage. 

Armagnacs et Bourguignons

La façon de faire de Charlie Buffet n’est pas sans rappeler celle de Prosper de Barante. Lui, c’est à la recherche  des armagnacs et des bourguignons qu’il est parti. Quand ?  Au tournant du XIV et du XVème siècle, du temps de Charles VI. Et, dans la préface à son livre magistral, Histoire des ducs de bourgogne, il plaide pour un retour aux textes et à leurs couleurs originales. Avec 175 années d’avance, la thèse est la même que celle développée par Ivan Jablonka :

Il faut, dit-il, que l’historien se complaise à peindre plus qu’à analyser ; sans cela les faits se dessèchent sous sa plume ; il semble les dédaigner, tant il est pressé d’en tirer la conclusion et de les classer sous un point de vue général. 

 

Ce qu’il faut retenir de l’écriture immersive

Si un livre immersif  est une autre façon de qualifier un livre à succès, la cause est rapidement entendue. Mais, un livre immersif est d’abord autre chose. C’est un type d’histoire et une manière de la raconter.

Type d’histoire, dans la mesure où ce que raconte un livre immersif doit pouvoir entrer en résonance avec le vécu de ses lecteurs. Et là, on voit bien qu’un livre à succès n’est pas forcément un livre immersif. Leur seul point commun étant dans l’effet addictif que l’un et l’autre produisent sur leurs lecteurs. 

Quant à la manière de la raconter, elle implique quasi obligatoirement l’engagement de l’auteur dans son récit. Autrement dit, l’auteur ne peut pas y regarder les choses de haut. Son travail ressemble beaucoup à l’assemblage des pièces d’un puzzle et aux « minutes » de cette assemblage. 

C’est l’addition réussie de ces deux aspects qui fait d’un livre immersif, un livre qu’il est difficile de lâcher avant sa dernière page et donc un livre à succès.

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