Un oxymore, c’est super chouette ! Les oxymores sont, en effet, des figures de style très marquantes. Difficile pour les lecteurs ou les spectateurs de ne pas les voir ou de ne pas les entendre. Mais c’est quoi un oxymore ? Et est-ce qu’on peut en faire soi-même sans se ridiculiser ? Bon, un oxymore – c’est facile à retenir – c’est une figure de style qui combine deux expressions qui d’habitude s’opposent. Si on a gardé quelques bribes de poésie classique, on a sans doute encore en mémoire, sans avoir trop à chercher, ce vers tiré du Cid de Corneille : cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Ah bon, c’est ça un oxymore ! Eh oui, tout est dans cette opposition entre la clarté et son obscurité.

Difficile de concevoir, en effet, qu’une clarté puisse être en même temps obscure. Pourtant avec ce vers, que l’on cite toujours quand on parle d’oxymore, on a là l’expression la plus pure de ce qu’une figure de style peut apporter pour enrichir un texte littéraire et le rendre inoubliable. Raison pour laquelle, Corneille n’a pas été le seul à y recourir et qu’après tout, la construction d’un oxymore peut être à la portée de tout auteur qui s’y applique.

Les plus beaux oxymores de la littérature française

Une petite grande âme 

Les plus beaux oxymores de la littérature française - coollibri.com
Les plus beaux oxymores de la littérature française – coollibri.com

L’expression est connue. Elle est tirée des « Misérables », de Victor Hugo. L’auteur s’en est servi pour décrire Gavroche. « Petite » et « grande » sont deux qualificatifs qui naturellement s’opposent. Mus ensemble ils forment un très bel oxymore. Mais surtout, ils décrivent admirablement bien la personnalité de Gavroche. 

Gavroche est un gamin qui vit dans la rue. Plus exactement dans une maquette abandonnée d’un éléphant place de la Bastille. Il a 12 ans. Il incarne à la perfection un certain esprit populaire propre au Paris insurrectionnel des barricades de 1832.

Gavroche meurt de façon héroïque sur l’une de ces barricades. C’est alors que Victor Hugo écrit que :

cette petite grande âme venait de s’envoler.

Si on veut avoir une idée visuelle de Gavroche, on peut la voir dans le jeune garçon du tableau de Delacroix qui accompagne « la liberté guidant le peuple ». Le tableau aurait d’ailleurs, dit-on, servi d’inspiration à Victor Hugo pour créer son personnage.

Un silence assourdissant 

Cet oxymore rend compte du tourment intérieur du personnage de Jean-Baptiste Clamence crée par Albert Camus dans son roman « La chute« . Ce personnage incarne le malaise moral du narrateur, avocat de son état, qui prétend agir au nom de bonnes causes, mais qui, au fond, n’agit que pour lui-même. Au point de se désintéresser complètement de ce qui ne présente pas d’intérêt pour lui.

Ce dont il est parfaitement conscient. Se considérant à la fois comme juge de lui-même et pénitent, raison pour laquelle il se qualifie de juge pénitent, il s’adresse ainsi à un interlocuteur inconnu rencontré dans un bar d’Amsterdam et parlant de lui-même : 

Vous avez raison, son mutisme est assourdissant. C’est le silence des forêts primitives, chargé jusqu’à la gueule.

Avant qu’Albert Camus  ne le rende célèbre en 1956, on ne trouve pas trace de l’association dans la même expression du mot « silence » et du mot « assourdissant ». Il semble donc bien être son créateur unique. En tout cas, depuis, son usage s’est largement répandu. Surtout d’ailleurs, depuis les années 90.

Des splendeurs invisibles

Des splendeurs qu’on ne peut pas voir parce qu’elles sont invisibles sont naturellement inexistantes. Sauf s’il s’agit d’un oxymore. En l’occurrence, on doit cet oxymore à Arthur Rimbaud

On le trouve dans son poème « Solde » de facture très moderne où il s’en prend à tout ce qui porte la marque d’une marchandisation civilisatrice.  « A vendre », répète-t-il, sans cesse, dont la formulation est, au demeurant, une très belle utilisation de l‘anaphore. Qu’on s’en débarrasse, en somme, car toutes ces choses ne valent rien.

Ainsi des splendeurs invisibles qui représentent, ni plus ni moins, que les expressions diverses de la dimension transcendantale. A vendre donc :

Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles – et ses secrets affolants pour chaque vice – et sa gaité effrayante pour la foule –

On notera, au passage, que Rimbaud fait suivre cet oxymore de trois autres. Comment, en effet, des délices peuvent-ils être insensibles, des secrets affolants et une gaité effrayante

Tout le poème est, en fait, un festival de figures de style tissant habilement entre elles métaphores, anaphores, oxymores, comparaisons, etc. Le tout appuyant ce qui peut passer pour un adieu à toute expression poétique.

Après avoir illustrer avec maestria sa maîtrise des figures de style et de la composition poétique Rimbaud n’écrira plus rien et se livrera à ce qu’il a vilipendé si âprement dans son poème « Solde » : le commerce. Où il ne réussira pas aussi bien.

Hâtez vous lentement

Extrait chant I de l'Art poétique de Boileau  hâtez vous lentement  - coollibri.com
Extrait chant I de l’Art poétique de Boileau  hâtez vous lentement  – coollibri.com

L’expression à une origine ancienne. On la trouve sous une forme latine avec « Festina lente« . Et même grecque avec « Speûde bradéos« . Les deux expressions signifient « hâte-toi lentement. » On l’attribue souvint à l’empereur Auguste qui l’aurait adopté comme devise. 

Il s’agit bien évidemment d’un oxymore puisqu’on associe deux sens, l’un signifiant la vitesse et l’autre la lenteur. Et d’un oxymore devenu maxime politique.

Cependant, le « hâtez vous lentement » est une formulation qui vient de Boileau et de son « Art poétique« . Et là, on s’adresse non pas aux politiciens, mais aux écrivains. Boileau leur conseille de ne pas se laisser emporter par la création et de la tempérer avec de la méthode.

Dans son chant I, il écrit précisément :

Hâtez vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Polissez le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Comme c’est écrit très classiquement en alexandrins disposés en distiques, on peut facilement le mémoriser, car le conseil est toujours valable.

Les plus beaux oxymores de la littérature étrangère 

La littérature française n’a pas le monopole des plus beaux oxymores, la littérature étrangère en recèle également de très beaux. 

Bittersweet ou doux amer

On le trouve souvent combiné au mot love, mais l’oxymore de base bittersweet, « amerdoux », est quasi devenu une expression populaire en tant que telle. C’est pourquoi on parle d’oxymore léxical.

De ce point de vue, on classe souvent le poète irlandais W.B.Yeats comme un poète « bittersweet » par excellence. Dans ce cas, l’expression composite sert à caractériser une œuvre où l’auteur lie en permanence des images ou des idées exprimant des contrastes affectifs. Comme, par exemple, le plaisir, associé, dans la même strophe, à la douleur ou la beauté à la perte.

On en a une illustration avec son poème « Si j’avais les voiles brodés de rêves » , où il écrit :

Mais moi, pauvre, n’ai que mes rêves ;

J’ai étendu mes rêves sous tes pas, 

Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

Il n’y a pas là d’oxymore en tant que tel mais une écriture recherchée qui oppose des émotions positives à d’autres qui ne le sont pas. Ici les rêves sont sources de richesse quand on est pauvre, mais aussi de douleur quand on ne peut empêcher qu’on leur marche dessus sans précaution.

Muerte verde ou la mort verte

Cet oxymore de Federico Garcia Lorca est très connu. Il associe la couleur verte symbole de la vie et de renaissance à la mort.

Ay, que clara/ la muerte verde ! s’écrit-il dans Romancero gitano.

Mais, il n’est pas le seul auteur espagnol à avoir eu largement recours aux oxymores pour créer une tension dramatique dans leur œuvre. C’est d’ailleurs une particularité des poètes dit de la  » generacion del 27« .

Citons, entre autres, le « fuego de nieve » ou  « feu de neige », de Garcia Lorca, la « dolor gozoso » ou « douleur joyeuse », de Francisco de Quevedo, ou encore, le « fuego frio » ou « feu froid », de Pablo Neruda.

Grido silenzioso ou le cri silencieux

Cet oxymore est fréquemment utilisé dans la littérature italienne pour décrire une douleur profonde qui ne parvient pas à s’exprimer. Il désigne ainsi un cri qui n’est pas entendu, une détresse intérieure, une souffrance muette.

De ce fait, il a atteint une certaine universalité et on le retrouve en titre dans un certain nombre d’ouvrages d’auteurs autres qu’italiens. Comme, par exemple, « The silent cry » de l’auteur japonais Kenzaburi Oe.

Bien sûr, à côté de cet oxymore classique, on en trouve d’autres tout aussi parlant comme « vecchie notizie  » ou vieilles nouvelles, « dolce violenza » ou « douce violence ». Ou encore « sole freddo » ou soleil froid.

Ce qu’il faut retenir sur l’oxymore en littérature étrangère 

La construction d’un oxymore obéit aux mêmes règles rhétoriques quelle que soit la nationalité de l’auteur. Et d’un auteur à l’autre, on retrouve souvent les mêmes oxymores simplement traduits dans la langue nationale.

On peut en déduire que l’oxymore est une figure de style qui n’est pas propre à un territoire mais qui s’avère un outil souvent incontournable quand un auteur veut créer une image ou une idée marquante.

Comment construire un oxymore qui fonctionne

Choisir son thème 

Comme on peut facilement l’observer, les oxymores ne sont pas confinés à un thème unique. D’une manière générale, la thématique d’un oxymore est liée à l’amour, la mélancolie, la mort, la guerre ou la manière de vivre.

Suivant ce que l’on veut écrire, on peut commencer par s’inspirer des oxymores connus dans chacune de ces catégories et copier leur construction. 

Ainsi de l’obscure clarté pour décrire un amour troublant, du soleil noir pour rendre compte de la tristesse, ou encore des fous normaux pour parler de la vie au quotidien. 

Essayer plusieurs formulations

A partir du thème choisi, il faut se laisser aller et formuler, sans frein,  toutes les associations opposées que ce thème inspire. Puis insérer chacune de ces formulations dans une phrase et enfin dans un paragraphe. 

Cela suffit, en général, pour déterminer la meilleure d’entre elles.  

L’oxymore, une figure de style incontournable

Peut-être plus qu’aucune autre figure de style, l’oxymore fait ressortir les qualités littéraires d’un texte. Ou en tout cas, la volonté de son auteur d’adopter une écriture recherchée. Différente du langage courant. 

Tout simplement parce qu’un oxymore réussi est rarement formulé spontanément. Il nécessite pratiquement toujours des essais et des reformulations. Ce qui naturellement n’est guère possible dans le cadre d’une conversation ordinaire. A moins, d’y être entrainé comme peuvent l’être les poètes.

 

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