Tout le monde connait le fameux syllogisme que l’on doit à Aristote :
Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, donc Socrate est mortel.
CQFD. Mais à quelle catégorie une telle assertion appartient – elle vraiment ? S’agit-il réellement d’une figure de style ou tout simplement d’un raisonnement logique ? Restons pratique. Peut-on s’en servir pour améliorer le style d’ un roman ? Et comment ?
De ce point de vue, indiscutablement, on peut répondre oui aux deux propositions formant la question. Oui le syllogisme peut être considéré comme une figure de style. Et, oui, il s’agit bien d’un raisonnement logique.
Ce qu’on résume en disant qu’un syllogisme est à la fois un raisonnement déductif ayant une valeur rhétorique et une figure de style démonstrative. Autrement dit, un syllogisme est bien une construction stylistique. Donc une figure de style.
Toutes les figures de style sont des constructions stylistiques, le syllogisme est une construction logistique, donc le syllogisme est une figure de style.
Revenons aux origines.
Le syllogisme est indissociable d’Aristote
Le syllogisme est au cœur de la philosophie d’Aristote. Pour lui un raisonnement juste est la meilleure façon d’appréhender le réel. Il ne prétend pas pour autant rendre compte du réel simplement parce qu’il raisonne juste. Si les prémisses sont fausses, les conclusions sont également fausses quelle que soit la justesse du raisonnement.
Qui était Aristote ?
C’est un philosophe grec qui a vécu de 384 à 322 avant JC. Disciple de Platon, il a été précepteur d’Alexandre le grand et fondateur du Lycée à Athènes. Aristote est un des piliers de la philosophie occidentale. Il a écrit plusieurs œuvres majeures dont l’Organon. C’est dans l’organon qu’on trouve tous ses développements sur la logique et donc sur le syllogisme.
C’est quoi le principe du syllogisme ?
Le principe qui régit le syllogisme est hyper simple. Comme l’écrit Aristote lui-même, c’est dit-il :
Un discours dans lequel, certaines choses étant posées, quelque chose d’autre que ces données en découle nécessairement par le seul fait de ces données.
C’est clair comme de l’eau de roche. Autrement dit, d’une manière générale, si A est B, c’est la majeure, si B est C, c’est la mineure, alors A est C, c’est la conclusion. Génial, non !
Imperfection du syllogisme
Aristote le reconnaissait lui-même. A regarder les choses de très près, on peut trouver jusqu’à 64 combinaisons possibles de formulations syllogistiques. Mais bien peu sont de vrais syllogismes. Pour Aristote, seules 4 peuvent être qualifiées de vrais syllogismes. Les autres n’en sont que des apparences.
Ces quatre là, ceux dont les prémisses sont des évidences peuvent être qualifiés de syllogismes apodictiques ou parfaits. Les autres, ceux dont les prémisses ne sont que vraisemblables sont des syllogismes dialectiques ou imparfaits.
Distinction qui, au demeurant, est d’un intérêt limité, si l’intention qui sous tend leur usage est avant tout rhétorique. Ce qui est le cas en ce qui concerne leur emploi dans le cadre, entre autres, d’un roman.
Conditions d’emploi du syllogisme dans un texte de nature littéraire
En précisant qu’on ne s’intéresse ici qu’au syllogisme employé dans un texte de nature littéraire, on veut simplement signifier que les syllogismes dont on parle sont ceux qu’on peut trouver dans toutes sortes de textes n’ayant d’autre vocation que de susciter l’intérêt de leurs lecteurs ou auditeurs.
Tout ça pour dire, que contrairement à ce qui a motiver Aristote pour écrire son Organon, on ne cherche pas à y manifester une quelconque vérité, mais seulement une cohérence du discours. Ce n’est déjà pas si mal.
Le syllogisme dans une phrase
Pour illustrer ce qu’est un syllogisme, on donne presque toujours l’exemple avec Socrate que l’on a repris, comme il se doit, en introduction. Mais comme on peut l’imaginer, il y en a d’autres, comme par exemple, cette phrase de Proudhon tirée de son livre « Qu’est-ce que la propriété ? » :
Si nul droit ne peut reposer sur une injustice, et si la propriété foncière repose sur une injustice originelle, alors elle n’est pas un droit.
Puissant, non ! L’usage qu’en fait ici Proudhon est éminemment politique et illustre bien la place que les syllogismes occupent dans le discours politique.
Celui-ci est d’autant plus fort qu’il peut être rangé dans sa perfection formelle dans la catégorie des syllogismes apodictiques. En voilà une autre bien intéressante dans le même registre politique, mais cette fois ne reposant que sur des vraisemblances comme pour tout syllogisme dialectique. Il s’agit d’une citation que l’on doit à Morgan Sportès tirée de son livre Solitudes où il dit :
Si ce sont les choses qui, dans la société capitaliste à son stade avancé, symbolisent l’argent, qu’en conclure ? Que les mots qui représentent les choses ne représentent plus que de l’argent.
Pas mal, non ? Cela sonne bien, mais cela ne peut passer en aucun cas pour une vérité universelle. La plupart des phrase des discours politiques qui s’en servent sont la plupart du temps construits de cette façon. Une rigueur apparente, mais une réalité approximative.
Notons, en passant que c’est à cela que l’on réduit très souvent l’art de la rhétorique.
Le syllogisme dans une structure narrative

Dans ce cas de figure, le syllogisme n’est pas enfermé dans une phrase unique, mais peut s’étendre sur une intrigue tout entière. Et de fait, peut même constituer l’armature de son schéma narratif. La construction de la pièce de théâtre Othello écrite par Shakespeare en est une bonne illustration.
Dans un premier temps, l’auteur pose la prémisse de base, ou majeure, par la voix de son personnage Iago. Elle affirme en gros que toute femme infidèle mérite la mort.
Puis, plus loin au fur et à mesure du déroulement de l’intrigue, se forge l’idée qui correspond à la prémisse seconde ou mineure que Desdémone est infidèle. D’où la conclusion imparable, syllogistique, Desdémone doit mourir. Et effectivement Othello la tue.
Ce qui est intéressant dans cet exemple, c’est non seulement l’utilisation du syllogisme comme guide pour construire un schéma narratif convaincant, mais aussi la démonstration de ce qu’une histoire construite de cette façon peut avoir de dangereux ou de dramatique.
Dans le cas d’Othello, il s’agit d’une fiction, mais dans bien des histoires fondées sur des faits réels et rapportées de manière journalistique on peut en trouver facilement la trace.
Le syllogisme implicite : l’enthymème
Maintenant qu’on a bien compris ce qu’était un syllogisme et comment on pouvait l’employer, reste à voir comment on peut l’employer plus subtilement. Pour cela, il faut regarder de près comment fonctionne un enthymème. Les spécialistes de la rhétorique le définissent comme un syllogisme abrégé.
Autrement dit, quand on l’utilise on omet l’une de ses trois composantes que l’on suppose naturellement connue de ceux à qui on l’adresse. Le fameux « Je pense donc je suis » de Descartes en est un parfait exemple. La proposition principale ou majeure y est implicite. Si le syllogisme avait complet, il aurait fallu commencer par dire « tout ce qui pense existe ».
La formule utilisée par Descartes est quand même beaucoup plus percutante. Sa fluidité ajoutée à la logique qui la sous tend en a fait une formule tellement mémorable qu’elle en est devenue quasiment le symbole de cet auteur.
C’est d’ailleurs exactement ce qu’on peut aussi attendre de cette autre figure de style qu’est l’ellipse.
Ajoutons enfin sur ce point que ce qui fonctionne dans le cadre d’une phrase fonctionne tout aussi bien dans le cadre du schéma narratif retenu pour une histoire complète.
Sophisme et syllogisme : le syllogisme éristique
Il est facile de constater qu’une bonne maîtrise des syllogismes peut conduire à des excès et faire passer pour vraie ce qui n’est qu’une opinion parmi d’autres. De ce point de vue, le syllogisme, et dans ce cas, on parlera de syllogisme éristique, devient une arme de combat et son utilisateur pourra être qualifié de sophiste. C’est-à-dire, dans le langage moderne, de manipulateur.
De fait, étymologiquement, l’adjectif éristique veut bien dire ce qu’il veut dire puisqu’il vient du grec ancien eristikos qui qualifie celui qui aime la controverse. En clair, comme l’a très bien dit Schopenhauer :
La dialectique éristique est l’art de la controverse, celle qu’on utilise pour avoir raison, c’est-à-dire per fas et nefas [ par tous les moyens, licites ou non ]
Ce qui se passe de commentaire. Alors le syllogisme est-il une figure de style ? Assurément, puisqu’il permet de formater un discours, d’une certaine façon, en vue d’obtenir un effet particulier chez le lecteur ou l’auditeur indépendamment de ce qui est réellement dit.
Avec ceci de particulier, en plus, qu’il met en avant plus qu’aucune autre figure de style ce que dénonce Molière dans « Les femmes savantes » quand il fait dire à l’un de ses personnages :
Ce style figuré, dont on fait vanité, sort du bon caractère et de la vérité : ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure, et ce n’est point ainsi que parle la nature.



