On a tendance à croire que les figures de style telles qu’on peut les classer en différentes catégories suivant les effets qu’elles produisent sont universelles. Autrement dit, elles existent partout, sur tous les continents, sous des noms parfois différents. C’est vrai, mais en partie seulement. Comme on l’a vu avec la littérature chinoise, si bien des figures de style utilisées par des auteurs nationaux peuvent d’évidence se rattacher à une catégorie de figures de style que l’on peut qualifier d’universelle et être elles mêmes qualifiées d’universelles, certaines semblent bien leur être ataviques. C’est le cas avec les figures de style anglaises.
Pour rappel, la littérature chinoise se plait à manier des figures ancestrales comme le hua, le chengyu ou le Dui Zhan. Entre autres. Et certaines de ces figures peuvent parfaitement servir de base à des figures de style originales dans un ouvrage de littérature française, tout en pouvant se rattacher globalement à une catégorie universelle.
De fait, on peut faire le même constat avec la littérature anglaise.
Les figures de style typiquement anglaises
On peut en citer au moins six figures de style typiquement anglaises : l’understatement, le nonsense, la self depreciation, le deadpan, l’innuendo et le banter. Commençons par l’understatement que l’on traduit rarement.
L’understatement

La première réaction de tout lecteur confronté à ce qu’on lui présente comme un understatement, c’est que ce n’est rien d’autre qu’une litote ou un euphémisme. Appeler l’une ou l’autre différemment parce qu’on pratique la langue anglaise ne serait alors qu’une façon de plus pour la nation anglaise de souligner son particularisme.
Evidemment, il n’en est rien. Comme le précisent les spécialistes en littérature anglaise certes :
Toute litote produit un effet d’understatement, mais un understatement ne passe pas forcément par une litote.
Et on peut dire la même chose de l’euphémisme en remplaçant le mot litote par celui d’euphémisme.
Alors qu’en est-il exactement ? Qu’apporte de plus l’understatement ?
Litote, euphémisme et understatement sont bien incontestablement des figures de style d’atténuation. Rappelons pour bien saisir les différences entre elles ce qu’elles prétendent faire.
La litote est une manière de dire moins pour faire comprendre plus. On dit, par exemple, d’un plat qu’il n’est pas mauvais pour signifier en fait qu’il est bon. Elle s’accompagne ainsi toujours d’une négation.
L’euphémisme ne veut pas faire de peine. D’un proche décédé, on dit ainsi qu’il est parti.
L’understatement est une fausse sous estimation. C’est pourquoi on l’assimile souvent à la litote. Oui, mais l’understatement n’a pas besoin de recourir à une négation pour ça. Il lui suffit simplement de parler de façon ordinaire d’une situation qui pour tout le monde est extraordinaire.
Jack Swigert, membre de l’équipage d’Apollo 13, en fournit un bel exemple quand il prononce le 14 avril 1970 cette phrase mémorable :
Okay, Houston, we’ve had a problem here.
La phrase est devenue depuis tellement emblématique qu’on l’utilise telle quelle même pour des situations qui n’ont strictement rien à voir avec l’aventure spatiale, mais dont le caractère est si imprévisible qu’on préfère les adoucir en faisant semblant de croire qu’elles sont on ne peut plus ordinaires.
De ce fait, oui, l’understatement est bien une figure de style d’atténuation particulière que l’on doit à la culture anglo-saxonne.
Cela dit, moins marquantes, il est vrai, il en est d’autres qui méritent tout autant l’attention d’un auteur en langue française à la recherche de figures de style originales.
Le nonsense
Avec le nonsense, l’absurde est à l’honneur. Peut-on y voir une figure de style ? Pour la plupart des spécialistes, assurément non. Mais, comme on ne situe pas ici volontairement sur un plan académique, on peut quand même y voir au moins un facteur stylistique.
C’est-à-dire quelque chose qui donne une tonalité ou une saveur particulière à un ouvrage. Comme le font toutes les figures de style.
De ce point de vue, l’intérêt d’une pratique du nonsense par un auteur est de donner à voir une réalité sous un angle original en l’enchâssant dans un environnement totalement absurde.
L’absence de logique devient alors une logique admise et une donnée respectable.
Spécificité propre au nonsense, outre l’illogisme, il abonde en néologismes de toute sorte. Et un néologisme est indiscutablement une figure de style.
Les maîtres anglais dans ce domaine sont Lewis Carroll et Edward Lear.
La self depreciation
Quand on vient de parcourir les différentes caractéristiques du nonsense et qu’on aborde celles de l’autodénigrement, on peut légitimement se dire que c’est un peu la même chose et qu’on se trouve plus en présence d’un facteur stylistique plus que d’une figure de style.
Eh bien non ! La self depreciation n’est pas qu’un facteur stylistique, c’est bien une figure de style et d’ailleurs les noms qu’elle porte, car il y en a deux, sont parfaitement imprononçables : le chleuasme et l‘autocatégorème.
Pourquoi deux mots pour une même chose ? Tout simplement parce qu’ils recouvrent deux nuances différentes. En effet, l’autodénigrement vise soit à susciter la sympathie par réaction, soit n’est qu’une forme élaborée de l’ironie.
Le procédé est littéraire, bien sûr, raison pour laquelle il trouve sa place ici, mais il est aussi très fréquent dans les relations interpersonnelles courantes.
Dans ce cas, il devient une technique manipulatoire de premier choix. Sans utiliser à aucun moment le mot, « le petit traite de manipulation à l’usage des honnête gens » de Joule et Beauvois, décrit bien la chose.
Bref, quoi qu’il en soit :
I have non special competence in this matter, I merely offer a few personal reflections.
Indeed !
Le deadpan
Figure de style ou non ? Eh bien, non. Le deadpan n’est pas une figure de style. C’est seulement une façon de parler. Au sens propre. Pas au sens figuré.
Et bien sûr, on l’a vu avec les allitérations et les assonances, les modes d’expression participent considérablement à la manière dont on perçoit telle ou telle pensée.
En l’occurrence, ici, et c’est ce qui explique que l’on ne puisse ranger vraiment le deadpan dans une catégorie de figures de style, quand ou y a recours il s’agit simplement de dire les choses comme si de rien n’était.
C’est plus une question d’intonation qu’autre chose. On cherche ainsi avant tout à exprimer ce que l’on veut exprimer en gardant la plus grande impassibilité possible.
L’innuendo
Figure de style ou façon de parler ? Figure de style ! Exact. Pas si simple quand même. L’innuendo est une figure de style qui joue avec le sens et non pas avec la forme des mots ou des phrases.
Autrement dit, l’innuendo est la figure de style qui règne en maître sur le double sens. La littérature anglaise en recèle un nombre incalculable. Et en particulier Shakespeare. Il en a même fait le titre d’une pièce qu’on a traduit en français par « Beaucoup de bruit pour rien ».
A première vue, tout ce qu’il y a de plus anodin. Sauf qu’en anglais cela donne « Much Ado About Nothing » où le mot « Nothing » en argot élisabéthain désigne le sexe féminin.
Et Shakespeare ne s’est pas limité à cette seule pièce pour jouer avec les innuendo. Dans Hamlet, par exemple, ils sont carrément légion. Shakespeare ? Pas seulement. On trouve aussi une masse d’innuendo chez des auteurs comme Pope ou Swift.
Bref, on aura tout compris si on se souvient que innuendo vient du latin innuere qui signifie faire un petit signe discret vers quelque chose d’autre que ce dont on parle et en général de pas très gentil.
Le banter
Dernière figure de style ou façon de parler, dont un auteur français peut s’inspirer, en l’occurrence ici, plutôt façon de parler, le banter. En français ce qui peut s’en rapprocher le plus, c’est le mot d’esprit.
Mais attention ! S’en rapprocher ne vaut pas dire que c’est la même chose. A vrai dire, les intentions sont les mêmes, s’amuser au dépens de quelqu’un ou de quelque chose, mais si le mot d’esprit peut être cruel, et même souvent, ce n’est pas le cas du banter anglais.
Ce dernier est plus soft.
Comment un auteur français peut-il utiliser les figures de style anglaises ?
D’abord soyons réaliste, tout n’est pas transposable. Ce qu’on appelle l’humour anglais n’a pas son équivalent dans ce qu’on appelle l’esprit français. Il s’agit de deux traits culturels qui appartiennent à deux cultures différentes.
Cependant, trois figures de style proprement anglaises méritent qu’on s’y arrête pour voir à quelle condition elles peuvent inspirer un auteur français et contribuer ainsi à enrichir son style d’écriture.
L’understatement comme figure de style managériale
Certes on l’a vu, cette figure de style est proche, très proche même, de la litote et de l’euphémisme. C’est incontestablement une figure d’atténuation.
La formule que l’on doit aux astronautes d’Apollo 13 doit être regardée de ce point de vue comme une formule archétypale. Elle vise à retirer d’une situation dramatique tout son côté émotionnel.
On peut même aller plus loin et considérer qu’on ne peut vraiment estimer toute situation de manière objective qu’en la débarrassant de tous les qualificatifs ou affects qui peuvent en obscurcir la juste appréciation.
Ce faisant on ne fait là finalement que mettre en œuvre certains principes chers aux stoïciens. Ne disaient-ils pas, notamment :
Ce qui te trouble n’est jamais l’évènement lui-même, mais le jugement que tu portes sur lui. ôte ce jugement, et il ne reste qu’un fait nu, indifférent, incapable de te blesser.
OK Houston. On a un problème.
Tu parles d’un problème ! Alors qu’Apollo 13 est à plus de 300 000 km de la terre en route vers la Lune, le réservoir d’oxygène du module de service explose.
Résultat des courses, plus d’oxygène, ou presque, plus d’électricité ou presque et plus de propulsion ou presque. La galère totale ! De quoi être totalement désespéré.
Eh bien, grâce à leur attitude typique de l’understatement, non seulement ils ont survécu sur le moment, mais ils ont su trouver la solution pour revenir sur terre sains et saufs.
Un auteur français peut sans conteste se servir de cet exemple pour en faire, entre autres, un élément de dialogue ou de description d’une situation.
L’innuendo une bonne figure de style anti-censure
Quand on doit peser ses mots avant de s’exprimer, l’innuendo devient un outil quasi indispensable. Ce n’est pas pour rien qu’il a été largement utilisé par des auteurs classiques qui osaient traquer les travers de leur temps et les jeter à la face de sociétés monarchiques qui ne supportaient guère les critiques.
Ainsi de Shakespeare ou de Molière. C’était ça, le second degré, ou la lettre de cachet. A une époque où de nombreuses contraintes s’imposent à tout auteur, l’innuendo est, de ce fait, une figure de style à ne pas négliger.
Bien au-delà de ses seuls effets comiques.
Le chleuasme comme technique manipulatoire
On peut ne pas aimer et éviter d’en parler en accompagnement le tout d’un haut le cœur. L’époque n’est pas au mépris de soi. C’est même plutôt l’inverse. Alors recourir au chleuasme peut surprendre et se révéler payant.
Le mot chleuasme vient du grec ancien chleuasmos qui signifie, moquerie, raillerie. Pas vis à vis des autres, sinon de manière indirecte, mais en se servant d’une supposée incompétence pour les tromper.
Autrement dit, recourir au chleuasme cela consiste à faire croire qu’on est tellement nul qu’heureusement qu’il y a de bons interlocuteurs pour nous venir en aide. Et ça marche !
Pour un auteur, cela revient, par exemple, à obtenir de l’aide d’un auteur reconnu en lui faisant croire que celle-ci est absolument indispensable. Ou encore à chercher à désamorcer par avance toute critique en mettant de soi disant imperfections sur le compte de l’inexpérience.
Une palette de figures de style élargie grâce aux figures de style anglaises
Les figures de style anglaises mises en avant ici ne sont qu’une petite partie des figures de style propres à la culture anglaise et qui n’ont pas d’équivalent dans la palette générale des figures de style que l’on peut qualifier de palette universelle.
Citons entres autres, le paraprosdokian et le merism. Toutes sont autant de sources d’inspiration possibles pour un auteur français qui veut renouveler ou enrichir son usage des figures de style.
Mais ce n’est pas leur seul intérêt. A l’heure où les IA proposent des traductions simultanées dans toutes les langues, ces figures de style si particulières, au point même de ne pas apparaître d’emblée, illustrent le fait qu’une langue n’est pas qu’un outil mais est aussi le vecteur d’une culture dont la compréhension est indispensable pour toute bonne traduction.
Ce qui est dans l’immédiat hors de portée de tous les modèles de langage disponibles sur le marché.



