Litote ou euphémisme, laquelle de ces deux figures de style d’atténuation choisir ?


Souvent, on dit plus en disant moins. Paradoxal ? Non, question de rhétorique. Dans nombre de situations, littéraires ou tout simplement courantes, il est préférable d’atténuer ce que l’on veut dire pour épargner ceux à qui on s’adresse ou mieux leur faire comprendre la profondeur d’un sentiment ou d’un ressenti. La première attitude est de l’ordre de l’euphémisme, la seconde de la litote. On a bien conscience en écrivant cela de ne pas avoir suffisamment éclairci la question. Quelques exemples tirés de la littérature ou de la vie courante vont y aider. On pourra alors s’exercer à en faire le meilleur usage possible dans ses travaux d’écriture. Mais auparavant, il n’est pas inutile de revenir sur ce que représentent les figures de style d’atténuation. 

Les figures de style d’atténuation 

Litote et euphémisme sont deux figures importantes d’atténuation, mais elles ne sont pas les seules. On trouve aussi dans cette catégorie la prétérition et l’ellipse. On y reviendra un peu plus loin. C’est dire son importance. Et sa subtilité !

A ce stade, retenons simplement qu’une figure d’atténuation permet globalement de rendre une formulation plus expressive ou plus douce. Cette opposition dans les effets attendus explique la différence entre l’euphémisme et la litote.

L’euphémisme atténue résolument ce qu’une formulation peut avoir de brutal. La litote souligne tout aussi résolument la force de ce qu’on prétend atténuer.

Exemples d’euphémismes

Reprenons. L’euphémisme veut rendre supportable ce qui, énoncé factuellement, ne l’est pas. Dans le langage courant, l’annonce de la mort d’un être cher se transforme en un départ. « Il est mort ? Non, il est parti. » C’est un des euphémismes les plus courants. 

Mais indépendamment de cette situation toujours dramatique, il en est d’autres, moins dramatiques, mais tout aussi brutales, où l’euphémisme est presque quasi obligatoire. Voire même pénalement sanctionnable ! 

Ainsi plutôt que de parler d’une personne handicapée, il est préférable de parler d’une personne à mobilité réduite (PMR). Quant à un salarié figurant sur une liste de licenciés, on dira plutôt qu’il est  bénéficiaire d’un plan social.

Et les victimes civiles d’un conflit sont souvent qualifiées de dommage collatéraux. Ce qui relativise le dommage.

A partir de ces quelques exemples, il est facile de trouver dans les compte rendus d’actions politiques, économiques ou sociales, de multiples exemples de cette nature. A croire que les euphémismes en sont une spécificité.

Mais naturellement, les auteurs classiques ne sont pas en reste. Dans le médecin malgré lui, Molière, dans l’acte III scène I, fait ainsi dire à son personnage Sganarelle qui se fait passer pour un médecin : 

La matière est-elle louable ?

Façon de parler pour ne pas dire « excréments » dont l’expression l’embarrasse.

Exemples de litotes

Le Cid dans Corneille - coollibri.com
Le Cid dans Corneille – coollibri.com

Les litotes n’ont pas la même finalité que les euphémismes. Là où ces derniers cherchent à dissimuler, celles-ci, au contraire, cherchent à valoriser. 

De ce fait, quand dans le langage courant on dit que tel plat n’est pas mauvais, on veut dire exactement l’inverse, c’est-à-dire qu’il est excellent. Mais on ne veut surtout pas passer pour un vil flatteur. Alors on atténue le compliment.

Mais les auteurs classiques nous ont habitué à plus de sophistication dans leur usage de la litote. On en a une très belle illustration dans Le cid de Corneille. Rodrigue a tué le père de Chimène pour venger son père. Mais ils s’aiment ! Comment faire pour concilier des sentiments aussi contradictoires ? Mais grâce à la litote, bien sûr !

Et donc dans la scène 4, acte III, Chimène répond ainsi à Rodrigue, rappelons le, les deux s’aiment :

Va, dit-elle, je ne te hais point, il répond, tu le dois, et elle conclut, je ne puis.

Le « va, je ne te hais point » est sans doute l’une des plus belles litotes de la littérature française.

Effets négatifs d’un mauvais emploi des euphémismes et des litotes

On peut être tenté, surtout dans certains domaines, à manier de manière intensive les euphémismes et les litotes. Le résultat est naturellement à l’opposé de ce qu’on cherche à obtenir. L’atténuation n’est tout simplement pas au rendez-vous. Bien au contraire. Comme on la suspecte de vouloir dissimuler une réalité gênante, on en déduit que ce qui est atténué doit être revu largement en hausse. 

Mauvais emplois des euphémismes

Dans le domaine politique économique et social, l’emploi abusif d’euphémismes est très fréquent. On finit par y parler une langue à part qui ne trompe que ceux qui le veulent bien. 

Les déficits sous contrôle sont vite perçus comme hors contrôle, une croissance négative n’enlève rien au fait que l’économie va mal et les réactions que l’on annonce de la plus grande fermeté sont en réalité le signe de l’impuissance. 

Les exemples de cette nature ne manquent pas. Le résultat, c’est un certain discrédit de la parole publique. Ou plus généralement, de celle du locuteur qui a recours aux euphémisme de façon abusive.

Mauvais emplois des litotes

Il en est de même des litotes. On les remarque surtout dans le langage courant. A force de dire d’une personne ou d’une tenue qu’elle n’est pas laide, d’un repas ou d’un résultat qu’il n’est pas mauvais, d’une situation qu’elle n’est pas désagréable, on finit par penser exactement l’inverse. La personne ou la tenue est moche, le repas ou le résultat est médiocre et la situation pénible.

De surcroit, ce mauvais usage finit par créer et entretenir des relations interpersonnelles désagréables.

Du bon emploi des euphémismes et des litotes 

Pour bien employer l’une ou l’autre de ces figures de style et ne pas risquer de dire l’inverse de ce qu’on veut dire, il est important de veiller à bien respecter le contexte, l’intention et le ton.

Préparer l’arrivée des figures de style d’atténuation

Le contexte doit être clair pour l’ensemble des personnes auxquelles on s’adresse. Autrement dit, un euphémisme ou une litote n’arrive pas dans la conversation ou dans le texte soumis aux lecteurs sans un minimum de préparation.

On doit savoir à quoi elle se réfère sans aucune ambiguïté.

Vérifier son adéquation avec l’effet que l’on veut produire

Comme on l’a déjà dit plus haut, l’euphémisme et la litote ne visent pas le même effet.  L’euphémisme est avant tout une figure de style qui permet de rendre plus acceptable une réalité difficile à supporter.

C’est pourquoi on y a principalement recours quand on veut parler de situations pénibles sans s’y appesantir. On ne veut pas blesser ou faire peur. 

L’emploi d’une litote est totalement différent. Il ne s’agit pas de rendre plus acceptable une réalité pénible, mais, bien au contraire, de mettre en avant quelque chose qui le mérite.

Cependant, pour ne pas le dévaloriser par des commentaires superflus, on le présente avec délicatesse. On veut faire plaisir ou être poli.

Adopter le ton qui convient à chacune des figures de style d’atténuation

Sganarelle dans le médecin malgré lui - coollibri.com
Sganarelle dans le médecin malgré lui – coollibri.com

On ne saurait trop insister sur l’importance du ton dans l’emploi de chacune de ces figures de style. Il agit un peu comme la préparation propre au contexte. 

Le ton permet à toutes les personnes concernées par le discours de ne pas se méprendre sur son sens. Une litote est un moyen stylistique de valorisation, pas de dénigrement. Le ton, les attitudes qui l’accompagnent doivent être sans équivoque.

Il en est de même de l’euphémisme. On ne « rit » pas en présentant une situation pénible en utilisant un euphémisme. Il doit être clair pour chacun que ce n’est pas une partie de plaisir.

Même si on en fait délibérément un élément comique comme Molière le fait avec Sganarelle dans le Médecin malgré lui.

Les autres figures de style d’atténuation, en bref

La prétérition 

On a évoqué plus haut deux autres figures de style de l’atténuation. La prétérition et l’ellipse. Ce qui montre bien la richesse des nuances qu’offre cette catégorie de figures de style. La prétérition joue sur l’omission. Prétérition vient du mot latin praeteritio qui signifie « action de passer outre, d’omettre. » Mais pas seulement. A l’omission on peut en effet ajouter un soupçon d’ironie ou d’emphase

Autrement dit, « je n’ai pas conseils à vous donner, mais vous devriez vous en débarrasser le plus rapidement possible. » Qui n’a pas entendu ce genre de phrase sans savoir qu’il s’agissait d’une figure de rhétorique répertoriée comme prétérition ?

Si on veut un exemple plus littéraire, on peut se référer à cette belle prétérition formulée par Voltaire dans la Henriade :

Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris, le sang de tous côtés ruisselant dans Paris …

Pour quelque chose qu’on ne veut pas peindre, ce n’est pas mal. Même si cela fait un peu précieux ! Raison pour laquelle, elle n’est pas si facile à utiliser.

L’ellipse

On peut lui préférer l’ellipse. Là, c’est plus simple. On laisse carrément un blanc. « Tu aimes le rugby, moi le foot. »  Le « j’aime » a disparu dans la deuxième proposition. C’est l’ellipse. Commode pour éviter les répétitions, non ?

Comme on peut le voir avec ces deux autres exemples, les figures de l’atténuation sont indéniablement des tournures bien pratiques pour ajouter des nuances à un texte sans l’alourdir. Et c’est cette capacité qui lui donne sa tonalité littéraire. 

Litote, euphémisme, prétérition et ellipse sont autant de couleurs au service de l’écrivain soucieux d’élargir sa palette d’expressions et de se distinguer des autres auteurs.

Sachant tout de même qu’en dernière analyse, le lecteur reste le juge de paix.  Celui qui décide de la réussite ou de l’échec de ce qui lui est proposé par l’auteur.

 

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