L’horreur ! Il ne sait pas parler ! Elle ne sait pas écrire ! Leurs discours sont remplis de pléonasmes ! Et que « je monte en haut » et que « je descende en bas ». Que c’est ridicule ! Ce ne sont pourtant là que des formes d’insistance. On comprend l’anxiété inconsciente de leurs auteurs craignant de ne pas être compris. Ils ne le sont que trop, malheureusement pour eux.
Car le premier effet du pléonasme, c’est d’illustrer ce qui passe pour un manque de maîtrise de la langue. Le jugement peut paraître abrupt. Et il l’est bien, en définitive. Or, le pléonasme n’est en réalité pas si mauvais en soi. C’est une figure de style qui a son utilité. D’ailleurs, on peut dire que le pléonasme a toute sa place comme figure de l’emphase aux côtés de l’hyperbole ou de l’anaphore. Tout est une question de dosage et de bonne utilisation. Pour mieux l’appréhender, il faut faire la distinction entre le pléonasme stylistique et le pléonasme incongru.
Définition du pléonasme
Le pléonasme, c’est simple, c’est une surcharge. En effet, il vient du grec pleonasmos qui signifie « surcharge ». Mais encore ? Pour les grammairiens, à la place de pléonasme on peut tout aussi bien dire « redondance ». C’est peut-être moins chic, mais à coup sûr, plus explicite.
Notons que la redondance dont il s’agit est une redondance sémantique. Elle porte sur le sens des mots et non pas sur les mots eux-mêmes.
Ajoutons que d’un point de vue rhétorique, le pléonasme est une figure de style comme une autre et qu’elle appartient à la catégorie des figures d’insistance et d’accumulation. Au même titre que l’hyperbole ou l’anaphore.
Bref, le pléonasme est une façon d’insister sur quelque chose. De répéter. Mais, comme on sait, il y a manières et manières d’insister. Les bonnes et les mauvaises.
Pour ce qui est du pléonasme, on distingue le pléonasme stylistique, la bonne manière d’insister et le pléonasme incongru, la mauvaise manière d’insister.
Le pléonasme stylistique
C’est celui auquel on a recours pour faire preuve, notamment, d’intensité émotionnelle ou d’ironie. Mais aussi de pédagogie. Comme on le sait la répétition est au cœur de la pédagogie. Quoi de mieux que de répéter un enseignement en en changeant légèrement la forme. C’est ce que propose, au fond, le pléonasme. Pour marquer les esprits !
Le pléonasme stylistique chez Balzac
Dans le père Goriot, Balzac donne un bel exemple de pléonasme stylistique. Il l’utilise très adroitement pour souligner en peu de mots toute la mélancolie de son personnage. A un moment donné, il le décrit donc ainsi :
Il regarda tristement son ouvrage, d’un air triste.
Evidemment s’il regarde tristement son ouvrage, c’est qu’il est triste. Inutile donc de dire qu’il a un air triste. D’où le pléonasme. Mais, et c’est là qu’intervient la magie de l’écriture, en insistant grâce à ce pléonasme stylistique sur l’état de tristesse dans lequel se trouve le père Goriot, en le redoublant en somme, Balzac fait sentir à son lecteur tout le poids de la profonde tristesse, proche du désespoir, dans lequel se trouve son personnage.
Pas si mal en huit mots.
Le pléonasme stylistique chez Molière

Moins émotionnel, mais beaucoup plus ironique et comique, Molière quand il veut se moquer d’Orgon, le mari d’Elmire dans Tartuffe, complètement abusé par ce dernier. Au point de mettre sa famille en péril en ne l’écoutant que trop. On retrouve là le côté toujours intemporel de la pièce de Molière.
Quand enfin il se réveille, quand il se rend compte de la tartufferie qui empoisonne ses relations familiales, il lui fait dire un superbe pléonasme dans l’acte V, scène 3 :
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce qu’on appelle vu.
Si on l’a vu, ce ne peut être qu’avec ses propres yeux et ça ne peut évidemment pas s’appeler autrement. Le pléonasme est donc flagrant. Pour autant, il a parfaitement sa place comme figure de style permettant de donner de l’emphase à la situation et la rendre marquante pour ses spectateurs.
Sa réussite est d’ailleurs telle que sa formulation est devenu d’un usage courant. Comme bien d’autres tirées de la même pièce. Et donc on ne compte plus les occasions où dans des conversations courantes surgit soudainement un « je l’ai vu, de mes yeux vu ».
Le pléonasme incongru
Le pléonasme incongru, c’est celui qu’on retient le plus facilement, qu’on utilise aussi, sans savoir qu’il s’agit d’un pléonasme. La plupart du temps, on l’emploie couramment en toute bonne foi.
Si les expressions « monter en haut » et « descendre en bas » font sourire, même ceux qui les utilisent, lorsqu’ils s’en aperçoivent, ce n’est pas le cas de beaucoup d’autres du même type.
Au jour d’aujourd’hui

Dans une conversation, l’expression est fréquente et passe quasiment inaperçue. On y voit une sorte de tic verbal propre à telle ou telle personne, ou groupe de personnes. Comme une sorte d’élément de reconnaissance.
D’évidence, il s’agit pourtant bien d’un beau pléonasme. « Aujourd’hui » signifie déjà à soi seul « au jour de ce jour ». Y ajouter « au jour de » revient à dire « au jour du jour de ce jour ».
La redondance y est parfaitement inutile. Pour l’Académie française, l’emploi de l’expression est, oral ou pas oral, totalement fautif. Cela dit, si on veut malgré tout insister sur ce fameux jour « d’aujourd’hui », on peut le faire sans créer de pléonasme.
On peut le remplacer par d’autres expressions signifiant la même chose mais d’une manière plus incisive comme « De nos jours », « Actuellement », ou encore « A notre époque ». Sinon, « Aujourd’hui » suffit amplement à la tâche.
D’autant que comme les linguistes aiment à le souligner il associe « jour » et « hui ». Et « hui » en ancien français signifie aussi « ce jour »… Enfin, à noter que « ce jour d’aujourd’hui » n’est pas apparu pour la première fois à l’époque moderne, mais que sa première utilisation date de 1531 !
Sous la forme propre à l’époque de « pour le jour d’aujourdhuy » elle figure en effet dans le dictionnaire françois-latin de Robert Estienne.
Avoir une autre alternative
La phrase se rencontre fréquemment. Et c’est un pléonasme. On entend aussi dire qu’on a deux alternatives ou une double alternative. C’est peut-être pire. Si on fait l’addition des alternatives on arrive à un nombre auquel l’auteur n’avait sûrement pas pensé. Dans tous ces cas de figure, on a affaire à des pléonasmes et une redondance de sens complètement inutile.
Le mot alternative suffit à soi seul à signifier qu’on a le choix entre deux possibilités. Ou si on préfère, entre deux options. D’une manière générale, les auteurs confirmés n’emploient jamais ce pléonasme et préfère recourir plutôt à une paraphrase quand ils veulent insister sur les possibilités offertes.
Prévoir à l’avance
L’expression est facile à brocarder. Un peu comme celle qui indique qu’on va monter en haut ou descendre en bas. Car enfin, peut-on réellement prévoir après coup ?
S’il s’agit de prévoir un évènement à venir, forcément, cette prévision a lieu avant qu’il ne survienne. Nul besoin d’insister sur le fait qu’elle se fasse avant. Si on veut insister sur l’importance que l’on attache à la prévision et au fait qu’on s’est organisé pour la faire, il est beaucoup plus efficace de dire qu’on a mis tout en œuvre pour prévoir de la façon la plus précise possible le déroulement des évènements que l’on anticipe.
Ajouter la locution « à l’avance » a presque un effet contraire à l’idée que l’on veut faire passer. Elle a, en effet, un petit côté ridicule qui nuit au sérieux qui doit, en principe, accompagner toute prévision.
Autres pléonasmes incongrus courants
Outre les pléonasmes incongrus que l’on vient de commenter, bien d’autres pléonasmes de même nature sont utilisés. Citons, entre autres :
- Exporter à l’étranger. Difficile pourtant d’exporter ailleurs qu’à l’étranger.
- Sortir à l’extérieur. Tout aussi difficile de sortir à l’intérieur.
- Erreur involontaire. Une erreur volontaire est quasi un crime.
- Faux prétexte. Un prétexte est un prétexte. Il n’est pas plus faux que vrai.
- Monopole exclusif. Un monopole qui n’est pas exclusif n’est pas un monopole.
- S’avérer vrai. Le pléonasme est ici plus difficile à démontrer. En effet, le mot avérer signifie que ce dont on parle est vrai sans qu’il soit besoin de le préciser. Cependant, le sens du verbe avérer a évolué et il est courant désormais d’en faire un synonyme de « se montrer ». Dans ce cas, on peut dire que telle démonstration s’avère exacte pour ne pas avoir à dire qu’elle se montre exacte beaucoup moins stylée.
La redondance involontaire
Ce qu’il faut retenir de ces quelques remarques, c’est que le pléonasme est d’autant moins acceptable qu’il est involontaire. On peut en effet, comme d’ailleurs pour toute figure de style, recourir volontairement à l’emploi d’un pléonasme si on veut créer un effet comique ou caractériser un personnage.
Mais, la redondance qui accompagne le pléonasme est à bannir si elle s’insinue involontairement dans un discours. Car dans ce cas, elle souligne un manque de maîtrise stylistique qui ne peut que nuire à son auteur et à son texte.



