Voilà un facteur stylistique auquel un auteur débutant ne pense pas toujours : une combinaison de figures de style dans une même phrase. Les épiphores combinées avec des anaphores ou des cataphores en fournissent de bons exemples. L’emploi des noms propres à ces trois figures de style a évidemment un petit côté barbare.  Mais, comme toujours, ainsi que l’a écrit dans art poétique, un orfèvre en la matière, que chacun aura reconnu :

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,/ Et les mots pour le dire arrivent aisément. 

Comme l’a indiqué Nicolas Boileau, puisque c’est de lui dont il s’agit, la précision dans les termes est effectivement une des conditions premières de la clarté de l’expression et, par suite, de son efficacité. 

Anaphore, Cataphore et Epiphore : définitions

L’anaphore, qu’est ce que c’est ?

J'accuse d'Emile Zola - coollibri.com
J’accuse d’Emile Zola – coollibri.com

On a déjà présenté cette figure de style et donné des exemples de ses effets. Rappelons qu’elle consiste à répéter le même mot ou le même groupe de mots en début de phrase

Comme il est dit un peu partout, cela donne du rythme à la phrase, fait ressortir une émotion et permet d’insister sur une pensée. ou une opinion. On trouve beaucoup d’anaphores dans les discours politiques et dans les poèmes. 

Un peu pour les mêmes raisons, celles de marquer les esprits.  Autrement dit, pour qu’auditeurs ou lecteurs s’en souviennent.

Le « J’accuse » qui sert de titre à la lettre ouverte d’Emile Zola, publiée dans le journal l’Aurore, le 13 janvier 1898, dans le cadre de l’affaire  Dreyfus, est à cet égard exemplaire.

L’anaphore n’y apparait pas tout de suite. Il faut attendre la fin de la lettre pour être confronté à la litanie des « J’accuse ».  Pas moins de huit en tout. Elle commence ainsi :

J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire ..

A noter que cette anaphore qui court sur huit phrases se situe en fin de texte à la manière des conclusions récapitulant les conséquences que l’on tire d’une argumentation développée précédemment.  En somme, comme des conclusions dans une plaidoirie ou un réquisitoire.

L’épiphore, qu’est-ce que c’est ?

C’est une figure de style qui est l’exacte opposée de l’anaphore. Si cette dernière est une figure de style qui impacte les débuts de phrase, l’épiphore est une figure de style qui impacte, elle, les fins de phrase

On pourrait parler aussi d’épistrophe à la place d’épiphore. Mais en vérité les deux termes sont synonymes. L’avantage de retenir le terme d’épiphore plutôt que celui, équivalent, d’épistrophe, c’est qu’il rappelle celui d’anaphore avec lequel il peut être mis en parallèle. 

Quand on connait l’un, on connait l’autre. Et les effets attendus sont quasiment les mêmes. Il s’agit toujours de donner du rythme, de faire passer une émotion et d’insister suffisamment longtemps pour qu’on se souvienne de ce qu’on a à dire.

A ce stade, le choix entre l’une et l’autre figure de style n’est plus qu’une question d’inspiration, de disposition des phrases et d’allure générale donnée au texte où elles doivent figurer.

D’une manière générale, l’épiphore comme l’anaphore convient bien aux discours politiques ou à des harangues

On en a un bel exemple avec l’expression « I have a dream today » que Martin Luther King reprend systématiquement à la fin des blocs de phrase qui concluent le discours qu’il a prononcé le 28 aout 1963 sur les marches du Lincoln Mémorial à Washington.

Evidemment, on trouve bien des exemples d’épiphores dans textes qui n’ont rien de politique. Par exemple, dans Rousseau, Aragon, Jacques Brel, Choderlos de Laclos, etc.

la cataphore, qu’est ce que c’est ?

Avec la cataphore, on change de registre par rapport aux deux figures de style précédentes. On joue cette fois, non pas sur la répétition, mais sur l’anticipation. Et pour cela, on a largement recours aux pronoms. 

Si on veut bien accepter cette analogie, quand les publicitaires parlent de « teasing« , ils ne font qu’utiliser cette vieille figure de style  qu’est la cataphore.

En tout cas, l’effet attendu est le même. Il s’agit de créer une ambiance mystérieuse ou de susciter une tension dans le narratif. Rien d’étonnant à ce qu’on l’utilise abondamment dans les incipit ou les titres

Comme exemple classique de cataphore, on peut citer cette phrase tirée de la Chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet :

Il n’entendait rien, le rémouleur

C’est simple et efficace. La construction est analogue à celle de tous les contes commençant par « Il était une fois, un roi, une reine, etc. « . Elle correspond bien aux attitudes habituelles des lecteurs ou des auditeurs.

Il leur faut un petit temps d’adaptation avant de pouvoir capter leur attention pleine et entière et de pouvoir entrer dans le vif du sujet. A partir de là, on peut imaginer un grand nombre de formulations cataphoriques.

La combinaison de figures de style type :  la symploque 

La combinaison de figures de style type a un nom : c’est une symploque. Le mot viendrait du grec sumplokê qui signifie entrelacement. Autrement dit, une symploque est un entrelacement, ou si on préfère, un tissage de figures de style.

On parle aussi de complexio quand on fait référence au latin. Ce qui veut dire strictement la même chose. Mais si on n’aime pas le mot de symploque, après tout, il fait aussi penser à un genre de plantes, dénommé Symplocos, on peut dire à la place, une complexio, voire une complexion.

Quoi qu’il en soit, en général, une symploque ou une complexion, ne mobilise que deux figures de style. Ce qui est bien suffisant. Et en plus, a priori, on ne combine, dans ce cadre que l’anaphore et l’épiphore.

Ce qui donne habituellement ce qu’on appelle une symploque anaphorique.

La symploque anaphorique, qu’est ce que c’est ?

Ayn Rand - coollibri.com
Ayn Rand – coollibri.com

On en a un bel exemple  extrait du roman « Atlas Shrugged » ou « La grève » de Ayn Rand et correspondant au serment de son personnage central John Galt :

I will never live for the sake of another man/I will never ask another man to live for mine/I will never sacrifice myself for another/nor sacrifice another for myself.

Comme on peut le constater, si les débuts de chacune des phrases du serments de John Galt sont bien des anaphores, avec la répétition en début de phrase du groupe de mots « I will never », pour ce qui est des fins de phrase, les épiphores y apparaissent moins comme une répétition des mêmes mots que comme celle d’une même idée chute

On a ainsi à la fin de chacune des phrases composant cet extrait, d’abord « sake for another man », « live for mine », « myself for another », « another for myself » qui donne tout leur sens aux trois refus précédemment exprimés de façon très nette. 

L’effet miroir que ces idées chute, partageant la même orientation, est d’autant plus fort qu’il évite l’ennui qu’aurait pu susciter une répétition parfaite des mêmes mots en fin de phrase.

Notons que cet emploi quand il est réussi, comme dans cet exemple, est particulièrement brillant et contribue à renforcer considérablement l’impact politique du serment de John Galt. 

Renforcement et intensité du discours qui sont naturellement le propre de toute symploque. Mais il n’y a pas que des symploques anaphoriques, il y a aussi des symploques cataphoriques.

Comme elles sont moins nombreuses, on a tendance à les oublier et à considérer qu’une symploque est forcément anaphorique. Et donc de ce fait qu’il n’est pas nécessaire de la caractériser davantage. 

La symploque  cataphorique, qu’est ce que c’est ?

Cela dit, si on peut néanmoins parler de symploque cataphorique pour souligner le fait que dans un même passage on combine une cataphore avec une autre figure style, anaphore ou épiphore, c’est qu’on met sur un même plan une figure de style et une figure de nature plutôt grammaticale. 

Mais, finalement, peu importe. On peut le faire et cela permet d’enrichir fortement la valeur stylistique d’un texte en jouant à la fois sur le « suspens » créé par l’anticipation et le rythme ou l’intensité créé par la répétition.

Dans un célèbre discours qu’il a prononcé à l’Assemblée, le 9 juillet 1849,  Victor Hugo en fournit un bon exemple comme on peut le voir dans l’extrait ci-après :

Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que etc.

Et plus loin : 

que je m’en sens, moi qui parle, complice et solidaire, etc.

Le groupe verbal « je dis que » infiniment répété en début de phrase constitue l’anaphore et le « moi qui parle » qui vient après et qui précise le « je » constitue la cataphore. Au total, on a bien ce qu’on peut appeler une symploque cataphorique.

Dans ce texte, la combinaison donne du rythme, de la tension et du poids grâce à l’argument d’autorité porté par la figure cataphorique. En clair, je dis qu’il y a plein de choses qui ne vont pas et c’est moi qui vous le dit et ce n’est pas rien.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est qu’indépendamment de leur qualification de structure rhétorique ou de structure grammaticale, les figures de style comme les anaphores, les épiphores et les cataphores peuvent se combiner pour renforcer l’impact d’un texte.

Cela dit, il faut bien l’admettre, ce n’est pas toujours facile à faire, si on ne vaut pas perdre en clarté ce qu’on gagne en force, mais cela mérite indubitablement réflexion.

Existe-t-il une combinaison de facteurs de style autre que la symploque ?

Eh, oui ! Au moins une : l’anadiplose. Elle fait penser au chiasme parce qu’elle s’appuie sur une inversion de mots. Non pas en les croisant, mais en les faisant se succéder. Le dernier mot d’une phrase devenant le premier mot de la phrase suivante

Ce qui crée un effet d’enchaînement qui donne là encore du rythme et une apparence logique imparable à ce que l’on veut exprimer. On n’est d’ailleurs pas loin du syllogisme. 

Dans « Le soulier de satin« , Paul Claudel a formé un belle anadiplose, inspirée de surcroit du tout début de l’Ancien Testament. Il y écrit notamment:

Le néant a produit le vide, le vide a produit le creux, le creux a produit le souffle, etc

Avec cette dernière figure, on comprend que la palette offerte par les figures de style peut avoir un côté infini et que ne pas y avoir recours, pour un auteur, c’est quasiment se contraindre à n’utiliser que quelques couleurs primaires. 

De là, il est facile d’en déduire que progresser dans l’art de l’écriture ne peut se faire sans passer par le recours aux figures de style et de tout autres facteurs stylistiques et notamment par le recours à la combinaison de figures de  style.

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