Les figures de style sont nombreuses. Certaines sont très connues, d’autres sont des figures de style rares. On doit ce grand nombre à un art, l’art rhétorique. Celui-ci est ancien. Sa formalisation date de l’époque de la Grèce ancienne quelque 500 ans avant JC. C’est l’époque du grand essor de la culture hellénistique issue principalement de la démocratie athénienne. Qui dit démocratie, dit prééminence de la parole. C’est parce que la parole et l’art de la manier avec efficacité pour convaincre une assemblée y étaient essentiels que l’art rhétorique s’est développé.
Naturellement, pour enseigner cet art de nombreuses écoles ont été créées par des rhéteurs réputés. Aujourd’hui, cet art s’est un peu perdu. L’enseignement du grec ancien et donc de ses textes les plus significatifs s’est réduit comme peau de chagrin. On lui préfère les techniques de communication qui font plus modernes. Il en résulte un certain dépérissement de figures de style qui n’entrent que difficilement dans les catégories que peuvent éventuellement lui réserver ces techniques.
Pour autant, ce qui était valable pour convaincre des auditeurs ou des lecteurs, il y a 2500 ans est toujours valable aujourd’hui. S’intéresser aux figures de style rares parce que méconnues peut donc devenir un précieux avantage.
Figures de style par domaine linguistique et figures de style par effet ou fonction
Pour bien repérer les figures de style rares ou méconnues, il faut ouvrir la focale. Autrement dit, ne pas se contenter des seuls effets ou de la fonction remplis par la figure de style.
Il faut regarder aussi du côté de la classification des figures de style fondée sur la technique et la linguistique.
Le classement par domaine linguistique indique sur quoi agit la figure alors que l’autre classement indique ce que la figure cherche à produire.
Si on s’intéresse principalement à la technique ou la linguistique, on peut distinguer cinq catégories de figures de style : les figures de construction, les figures de sens, les figures de sonorité et de forme, les figures de pensée et les figures de description. Chacune recèle son lot de figures de style rares.
Les figures de style rares centrées sur la construction des phrases

Ce sont les figures qui modifient l’ordre ou l’organisation de la phrase.
On y recense des figures dont le nom fait rêver ou étonne comme l’anacoluthe, l’hyperbate, l’hystéron-proréron, la tmèse et l’asyndète. On s’arrêtera ici uniquement sur l’asyndète.
Son nom vient comme pour toutes les figures du grec ancien et signifie quelque chose qui n’a pas de lien. Ce qui est intéressant c’est que l’asyndète, c’est un peu comme la prose de monsieur Jourdain. Tout le monde l’utilise sans connaître sa définition savante.
Son emploi n’est pas donc pas méconnu, on peut même dire qu’il est peu rare. Mais, on en a oublié le nom. Ce qui naturellement peut conduire à en oublier l’usage.
Le meilleur exemple que l’on puisse donner d’une asyndète, c’est la fameuse phrase tirée non pas des commentaires sur la guerre des gaules de César comme on le croit souvent, mais de son commentaire après sa victoire sur Pharnace, le fils du roi Mithridate :
Veni, vidi, vici. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.
En principe, il aurait fallu dire ou écrire « je suis venu, puis j’ai vu et pour finir, j’ai vaincu. » Avec la construction fondée sur une asyndète qui supprime les conjonctions, c’est quand même beaucoup mieux d’un point de vue stylistique.
Cette absence de conjonction donne en effet plus de rythme, plus de vitesse à la phrase et frappe davantage les esprits.
Citons un autre exemple, notamment ce vers bien connu de La Fontaine tiré de sa fable La Laitière et le pot au lait :
Adieu veau, vache, cochon, couvée!
Ce que fait ressortir ici la construction du vers grâce à l’asyndète, c’est la brutalité de l’écroulement des rêves de la laitière après la perte de son pot au lait. Nul besoin de s’étendre sur la catastrophe que cela représente pour la laitière en multipliant d’inutiles conjonctions.
Figures de style rares centrées sur les changements de sens
Elles agissent sur le sens des mots. Elles les rapprochent, les déplacent, les opposent ou en transforment la signification. On y trouve l’hypallage, le zeugme, l’antanaclase, la syllepse et la métalepse.
Sans les passer toutes en revue, arrêtons-nous sur l’une d’entre elles. Par exemple, l’hypallage. C’est une figure sémantique. Elle consiste à modifier le sens d’un mot ou d’une phrase par l’emploi a priori inapproprié d’un autre mot.
Pour en saisir tout l’intérêt, le mieux est de voir ce qu’en ont fait certains auteurs. Ainsi de Jacques Prévert, dans Cortège. Il y décrit notamment :
Un vieillard en or avec une montre en deuil.
On s’attend normalement plutôt à l’inverse : un vieillard en deuil avec une montre en or. Forcément, on retient la scène ! Comment, comment ! Il y a une erreur de formulation quelque part ! Le poète s’est trompé ! Il ne sait plus écrire ! Eh bien non. C’est voulu.
C’est conforme à l’hypallagê. Lequel signifie étymologiquement échange ou interversion. Evidemment, bien d’autres auteurs classiques ont eu recours à l’hypallage. Citons entre autres Victor Hugo, Lamartine, Arthur Rimbaud, Virgile, etc.
De fait, la figure est bien commode pour rendre une écriture qui sorte facilement de l’ordinaire. On aurait tort de s’en priver.
Les figures de style rares dites de sonorité et de forme
Elles sont au nombre de quatre : la paronomase, le tautogramme, le palindrome et la cacophonie. Ces figures de style qui jouent sur les sonorités font inévitablement penser à ces autres figures de style fondées sur le son que sont l’assonance et à l’allitération.
Rappelons seulement pour s’en différencier que ces deux dernières tiennent une comptabilité de consonnes ou de voyelles. Ce qui n’est pas le cas, par exemple, de la paronomase sur laquelle on va s’arrêter un instant.
Comme d’habitude le mot paronomase vient du grec ancien paronomasia qui signifie presque pareil et côte à côte. Et le fait est que la paronomase joue bien sur les sonorités en juxtaposant simplement des mots qui se ressemblent d’un point de vue phonétique mais dont le sens diffère sensiblement.
Notons, pour faire simple, qu’une paronomase peut naturellement contenir une assonance ou une allitération. Cela dit, le meilleur exemple d’une paronomase est fournit par Nietzsche dans le Gai savoir où il écrit :
Ah mon ami, je m’en vais enfin de ce monde où il faut que le cœur se brise ou se bronze.
La formule est célèbre. Mais elle n’est pas de Nietzsche qui d’ailleurs ne se l’ait jamais attribuée, mais du moraliste Chamfort qui, dans ses Maximes et pensées, a écrit :
En vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze.
De l’un à l’autre, le sens est légèrement différent, mais la paronomase est identique. Elle repose sur deux mots dont la sonorité est proche, incluant même une forme d’allitération, et même d’opposition, mais dont le sens de l’un n’a rien à voir avec le sens de l’autre.
N’a-t-on pas là une belle symploque ? Nom savant pour dire que l’auteur combine plusieurs figures de style pour exprimer une même idée ou rendre compte d’une même image. Eh que oui ! C’est ce qui fait la magie des figures de style et les rend irremplaçables.
Figures de style rares dites de pensée

Passons maintenant à ces autres figures de style qui joue sur la manière dont on présente une idée pour la rendre plus attrayante ou plus vivante. On peut en citer au moins cinq, la prétérition, l’épanorthose, l’aposiopèse, l‘oxymore filé, autrement dit démultiplié, et la prosopopée.
Détaillons un peu cette dernière. Commençons par son étymologie. Elle dit tout, ou presque. Le mot prosopopée est construit à partir de deux mots en grec ancien : prosopon et poisô. Le premier veut dire « visage » et le second « créer« . Autrement dit, une prosopopée c’est ce qui donne un visage à une chose ou à une idée.
Oui, mais la personnification alors ? Est-ce que ce n’est pas la même chose ? Le principe derrière chacune de ces deux figures est effectivement le même. Transformer quelque chose par nature inanimé en quelque chose d’animé. Alors où est la différence ? Elle est dans la vocalisation !
On peut présenter la Justice sous la forme s’une femme tenant une balance avec les yeux bandés pour faire passer facilement l’idée à tout un chacun qu’elle pèse certes toutes ses décisions au plus juste, mais qu’elle peut être aussi aveugle. C’est ça la personnification.
La prosopopée fait pareil, mais dans ce cas, la Justice s’anime et parle. Boèce un des tout derniers représentants de la culture antique en a fait un usage magistral et, à ce jour, inégalé, avec « La consolation de Philosophie » écrite du fond d’une prison et en attendant son exécution sur ordre de Théodoric le Grand, le dernier roi de l’occident romain.
Dialoguant avec Philosophie dont il attend une guérison pour mieux supporter son malheur, il lui fait dire dans son livre I, chapitre 6 :
Mais, dis-moi, te souviens-tu quelle est la finalité du monde et où tend la nature toute entière ?
Les figures de style rares dites de description

Faire une description qui tienne la route constitue souvent un obstacle qui parait insurmontable à beaucoup d’auteurs. Comment éviter l’ennui d’une description qui n’en finit pas. Comment ne pas donner l’impression d’un délayage qui ne fait qu’illustrer la pauvreté du discours ?
Ce ne sont là qu’une toute petite fraction des problèmes d’écriture qui accompagne toute description. Au point même que certains auteurs cherchent à s’en débarrasser en la réduisant au strict minimum en prétendant faire plus moderne.
Pour les rhéteurs de l’antiquité, cet aspect du discours était quelque chose d’essentiel. Ils ont identifié pas moins de six figures de style pour faire d’une description un outil rhétorique efficace. Citons les. Il y a ainsi : l’ekphrasis, la prosopographie, la topographie, l’evidentia, la diatypose et l‘hypotypose.
Le mot hypotypose vient ici comme ailleurs du grec ancien hypotipôsis. Ce qui signifie « faire apparaître une image« . Autrement dit, une hypotypose n’est pas qu’une description parmi d’autres. Elle est si vivante qu’elle fait penser à une séquence de cinéma.
De ce fait, elle fait appel aux cinq sens et, bien sûr, à un présent de narration généralisé. Il s’agit donc d’une figure de style complexe qui nécessite beaucoup de travail pour bien fonctionner. C’est ce qui explique sa rareté.
Classement des figures de style
Vu l’extrême diversité des figures de style, on peut s’interroger sur la meilleure façon de les classer. La rareté de certaines de ces figures pousse à faire deux grandes classification. L’une fondée sur la trituration des règles syntaxiques, l’autre fondée sur les effets attendus.
Cela dit, retenons simplement que toute classification suppose outre l’appartenance à une catégorie, une terminologie descriptive issue du grec ancien et un degré de notoriété liée à la fréquence d’usage.
Notons enfin que la nécessité de classer intelligemment les figures de style est le meilleur signe illustrant leur importance pour toute réelle maîtrise de la langue.



