Dans tout chiasme, il y a un évident côté humoristique. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on les trouve distillés dans des comédies ou au micro des humoristes. Faisons simple en partant d’un exemple hyper connu. Tout le monde connait la phrase devenue quasiment proverbiale où il est dit que :

Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger.

Cette phrase est pour ainsi dire l’archétype du chiasme. On y voit clairement la structure en croix qui le caractérise. D’abord les éléments A et B, A pour manger et B pour vivre puis l’inversion B et A, B pour vivre et A  pour manger.

Et c’est parce que la formule fonctionne super bien qu’on l’a retenue et qu’on ne sait même plus d’où elle vient. C’est ça la magie du chiasme. Pas étonnant que les publicitaires l’adorent.

Mais là, en l’occurrence, on doit le chiasme type non pas à un publicitaire, mais à un grand auteur comique, classique de surcroit, Molière lui-même. Ce chiasme sentencieux est, en effet, tiré de sa pièce l’Avare.

Très exactement de la scène 1 de l’acte III où il est prononcé par Harpagon. On peut même dire qu’il en est la signature. Alors quand on est, par exemple, un jeune auteur, comment peut-on faire pour obtenir avec un chiasme bien choisi un effet littéraire aussi mémorable ?

Pour cela, revenons aux sources. chiasme d’où est ce que ça  vient ? Bref, c’est quoi l’étymologie du chiasme ?

L'origine du chiasme et la structure en croix  - coollibri.com
L’origine du chiasme et la structure en croix  – coollibri.com

Origines du mot Chiasme

 Que dit le dictionnaire de l’Académie française. 

L’Académie précise sans fioritures que le mot n’apparait dans la langue française qu’au XIVème siècle et que c’est dit -elle :

Un dérivé du grec Khiasmos, qui veut dire « disposition en croix » et de Khi, nom de la lettre grecque en forme de X qui commence le mot.

Bref, dans Khiasmos, il y a Khi et dans l’alphabet grec le Khi, 22ème lettre de l’alphabet grec, a la forme d’une croix. CQFD.

 Exemples de chiasmes dans les textes anciens

Si on examine, par exemple, des textes anciens et notamment les textes bibliques, on se rend vite compte que les chiasmes y sont très présents soit sous une forme sentencieuse, soit sous une forme structurelle.

Dans ce dernier cas, c’est l’ensemble du passage qui a une forme en croix.

Exemple d’une phrase en chiasme :

Le très célèbre verset 2-27 de l’évangile de saint Marc :

« Puis il leur dit : Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. »

Exemple d’une structure narrative en chiasme :

Bel exemple encore dans l’évangile de saint Marc avec l’épisode du chapitre 10 versets 35 à 52, mais cette fois, c’est la structure narrative et non plus seulement un verset, qui est chiasmatique.

Dans cet ensemble narratif, les disciples expriment d’abord leurs attentes à Jésus, évidemment on ne peut plus ordinaires et humaines, celui-ci les laisse dire et cite l’aveugle Bartimée en conclusion après leur avoir rappelé que le plus grand doit être au service de tous.

Dans cet exemple, l’évangéliste part d’un état pour arriver à un autre, opposé, après avoir fait la démonstration de l’inanité de ce premier état, puis termine par une image forte celle de l’aveugle qui veut retrouver la vue.

Et on comprend que la vue dont il s’agit n’est pas que physique, mais qu’elle est aussi spirituelle.

Quels effets peut-on attendre d’un chiasme

Avec les exemples précédents, on commence par avoir une petite idée de ce qu’on peut faire avec un chiasme. Lequel, bien sûr, est une figure stylistique faisant partie des figures stylistiques d’opposition.

Pour faire court, le chiasme est une figure stylistique idéale quand on veut donner du relief ou du rythme à une idée.

Le chiasme au service du rythme et de la mémorisation - coollibri.com
Le chiasme au service du rythme et de la mémorisation – coollibri.com

Donner du relief à une idée

C’est le premier effet du chiasme. Il met en relief un état, une attitude, une situation.

Un chiasme est toujours bâti selon le même modèle du type :

Il y a une première relation entre A et B et une seconde entre B et A.  Comme on l’a vu précédemment avec manger pour vivre et vivre pour manger. Mais, il en va de même avec la formule des mousquetaires « Un pour tous, tous pour un » que l’on doit à Alexandre Dumas

Ou avec celle non moins célèbre qualifiant des attitudes politiques de « bonnet blanc et de blanc bonnet« . Elle a été réactualisée en son temps par le leader communiste Jacques Duclos. Réactualisée, car elle figure au titre d’expression proverbiale depuis au moins le XVIIIème siècle.

En jouant sur l’opposition entre deux séries de mots identiques que l’on met dans un ordre différent on souligne beaucoup plus fortement l’idée que l’on veut faire passer. Sans cette opposition cette idée ne serait pas perçue de la même manière. 

Donner du rythme à une phrase ou à une narration

C’est le deuxième effet que l’on peut attendre d’un chiasme. Un peu comme une assonance ou une allitération, il donne du rythme à une phrase. Il évoque irrésistiblement un balancement.

Il en est de même pour toute construction narrative fondée sur une opposition chiasmatique. Ce balancement fait beaucoup pour la mémorisation de ce qu’un auteur veut dire à ses lecteurs.

Une des toutes premières romancières de la littérature classique française l’avait bien compris, Madame de Lafayette ne disait-elle pas en effet dans la Princesse de Clèves :

L’amour était toujours mêlé aux affaires et les affaires à l’amour.

Chiasme qui résume à lui seul tout le roman.

Comparer le chiasme aux autres figures de style - coollibri.com
Comparer le chiasme aux autres figures de style – coollibri.com

Figures de style chiasmatiques

Le parallélisme

Par son rythme, la figure stylistique du parallélisme fait inévitablement penser au chiasme au point même de pouvoir être confondu avec lui. Evidement, il s’agit de deux figures stylistiques différentes. Si le chiasme peut être représenté par une croix en X, le parallélisme lui peut être figuré par les rails d’une voie ferrée

Quand l’un dit, par exemple, « aimer pour vivre et vivre pour aimer », l’autre dit « je veux aimer et je veux vivre ». Rappelons que sous l’appellation Dui Zhang, la littérature classique chinoise recourt volontiers au parallélisme comme figure de style majeure. 

Dans les Fleurs du mal de Baudelaire, on a ce beau parallélisme, bien éloigné dans sa structure du chiasme, mais bien proche par son rythme :

Je suis la plaie et le couteau ! Je suis le soufflet et la joue !

 l’antimétabole

C’est un chiasme. La question de la confusion ne se pose donc pas. Mais, cela mérite quand même. une petite explication.  En fait, toutes les antimétaboles sont des chiasmes, mais tous les chiasmes ne sont pas des antimétaboles.

Au point que ce que l’on cite habituellement comme des chiasmes ne sont bien souvent que des antimétaboles. Comme c’est le cas avec la fameuse phrase d’Harpagon dans l’Avare de Molière.

Est-ce important ? Pas vraiment. En tant que sous-catégorie du chiasme, l’antimétabole est tout simplement un chiasme plus précis que les autres. Un peu comme le carré comparé à un rectangle. Le carré est bien, de toute manière, un rectangle.  

Ce qui les différencie, car il y a bien une différence entre les deux, c’est, dans le cas de l’antimétabole, la reprise exacte des mêmes mots au moment de l’inversion des propositions, alors que pour caractériser un chiasme une simple inversion grammaticale suffit.

Mais comme un auteur ne prétend pas être un puriste des figures rhétoriques, il peut se contenter d’utiliser le terme chiasme pour dire qu’il utilise à l’occasion l’inversion en forme de croix de ce qu’il écrit. C’est plus facile à retenir et à prononcer.

A noter néanmoins que dans le cadre d’un usage publicitaire, de propagande ou de sentence proverbiale, mieux vaut s’attacher à construire strictement des antimétaboles que des chiasmes. L’effet est plus sûr sur un plan mnémotechnique.

Ainsi, par exemple, de la maxime 490 de La Rochefoucauld :

« On passe souvent de l’amour à l’ambition, mais on ne revient guère de l’ambition à l’amour. »

l’antithèse

Comme le chiasme, c’est une figure d’opposition. Mais, en vérité, sans grande sophistication. La figure de style ressemble beaucoup à un oxymore. Sauf qu’entre les images opposées, il y a un peu de phrases ou de mots. 

Avec une antithèse, l’auteur ne recherche pas un effet aussi remarquable ou élaboré qu’avec un chiasme et encore moins qu’avec une antimétabole. On est plus proche du parallélisme. Proche seulement, car dans ce dernier cas, il n’y a pas de franche opposition. 

Une antithèse se contente donc d’opposer des propositions formant une même phrase. Comme on peut le voir dans ce célèbre vers de Corneille dans le Cid.

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Notons enfin que de nombreux titres de roman sont de parfaites antithèses. Citons par exemple, le Rouge et le Noir, de Stendhal, le Guerre et Paix, de Tolstoï, L’Etre et le Néant, de Jean-Paul Sartre. Ou encore la Belle et la Bête, de Jeanne Marie Leprince de Beaumont

Le chiasme, un outil puissant pour captiver les lecteurs - coollibri.com
Le chiasme, un outil puissant pour captiver les lecteurs – coollibri.com

Chiasme et Mémorisation

Quelle que soit la forme prise, qu’elle soit très élaborée ou seulement ressemblante, le chiasme comme figure de style est un moyen très puissant de marquer les esprits. 

Pas étonnant dès lors qu’il soit couramment employé comme base de slogans publicitaires ou des punchlines qui pullulent sur les réseaux.

De fait, d’une manière générale, c’est un moyen très facile d’enrichir un texte, mine de rien et à peu de frais.

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