Il est toujours difficile d’écrire sur sa famille. On veut souvent se libérer par l’écriture d’évènements traumatisants. Il est rare, en effet, qu’on écrive sur des faits familiaux réels heureux. Question de motivation et de superstition. Pourquoi, en effet, écrire sur sa famille quand tout va bien ? Est-ce que, d’ailleurs, en parler, ce n’est pas prendre le risque de rompre le charme ? D’attirer le malheur, en somme ? « Pour vivre heureux, vivons caché » si l’on en croit un dicton populaire. Et puis, parait il,  les gens heureux n’ont pas d’histoires à raconter.

Sauf que dans toutes les familles il y a des traumatismes. Certains bien visibles et ressassés à longueur de journée, d’autres bien enfouis dans la mémoire familiale et pouvant remonter plusieurs générations en arrière. Les uns comme les autres influencent l’existence de beaucoup de personnes. Parfois, au point de les engluer dans des situations inextricables.

En faire le récit et la généalogie est indiscutablement une manière efficace d’en sortir, quand ils sont devenus trop pesants.

C’est quoi un traumatisme familial ?

C'est quoi un traumatisme familial
C’est quoi un traumatisme familial

On pense toujours d’abord aux traumatismes familiaux des autres avant de penser aux siens. Souvent parce que ces traumatismes rendus publics, ou à fort retentissement public, paraissent plus violents que ceux que l’on a pu subir, ou dont on a été témoin, et par suite, les atténuent. Voire, les font disparaître dans d’insondables oubliettes. Au moins, pendant un temps.

C’est dans cette catégorie d’ouvrages à fort retentissement public, qu’on peut ranger, à titre d’exemple, trois ouvrages particulièrement éclairants de ce point de vue. Ecrits par trois femmes, ils racontent comment de jeunes ados, filles ou garçons, ont été abusés par des adultes de leur entourage.

Trois ouvrages décrivant un traumatisme familial

« Le consentement » de Vanessa Springora, publié par les éditions Grasset, en 2020, décrit les conditions dans lesquelles l’autrice, aujourd’hui éditrice, écrivaine et réalisatrice, a été victime d’une emprise exercée par l’écrivain Gabriel Matzneff, alors qu’elle avait 14 ans et lui 49.

Le deuxième est « La familia grande » de Camille Kouchner, publié par les éditions du Seuil, en 2021. L’autrice, aujourd’hui juriste, fille d’Evelyne Pisier et de Bernard Kouchner, y dénonce et y démonte les mécanismes familiaux qui ont abouti à laisser son beau-père, Olivier Duhamel, infliger des violences sexuelles à son frère jumeau et à les tenir secrètes. 

Le dernier en date, « Triste tigre », de Neige Sinno publié par les éditions P.O.L, en 2023, qui vient de recevoir le prix Fémina, ne met en cause aucune personnalité connue, mais rapporte froidement le viol que lui a fait subir son beau-père, de 7 à 14 ans,  jusqu’à sa condamnation  à 9 ans de prison.

Essai de définition d’un traumatisme familial

Ce ne sont là que des exemples de traumatismes familiaux qui touchent à la fois  victimes et témoins et ce dont ils témoignent n’en épuise pas le sujet. Bien d’autres traumatismes peuvent survenir sans pour autant se traduire par un viol ou un inceste. 

D’une manière générale, on peut ainsi qualifier de traumatisme familial, tout évènement familial qui fait bifurquer brutalement une trajectoire individuelle et sans lequel cette bifurcation n’aurait pas eu lieu. Certains de ces évènements sont faciles à identifier, ils trainent dans la mémoire depuis des lustres, d’autres restent longtemps enfouis et ne remontent à la conscience que sous le coup d’un autre évènement totalement imprévisible. 

Identifier le traumatisme familial

Bien identifier ce qui fait traumatisme  et peut nécessiter un travail d’écriture est un préalable indispensable à ce travail. Ce travail de mémoire est d’ailleurs l’occasion de commencer à s’en défaire. Ce n’est certes pas le plus facile, mais c’est un point de passage obligé. Et ça commence par des questions rituelles du genre : qu’est-ce qui pose problème dans ma vie ? Pourquoi suis-je toujours comme ça ? Depuis quand est-ce que je ne peux plus voir tel membre de ma famille ? Le voir, l’entendre ou devoir supporter que tel autre membre de ma famille, que j’adore, accepte pourtant avec plaisir de le voir ou de l’entendre ?

Longtemps, on fait comme si l’évènement générateur de ce qui provoque ces réactions, ou les évènements, car ils peuvent s’être répétés de nombreuses fois,  n’existait plus ou n’avait jamais existé. D’abord parce que ce qui est passé  est passé et puis, comme le rappellent si bien, les épicuriens : « vita brevis est, carpe diem ». Autrement dit, « La vie est courte, profite donc du moment présent ». Alors à quoi bon s’intéresser à ces évènements et les ressasser ? 

Origines psychogénéalogiques du traumatisme familial

Or, quoiqu’on veuille en penser, les évènements traumatisants, du simple fait qu’ils ont influencé malencontreusement des décisions et des attitudes, ont eu lieu et continuent toujours à le faire. Du moins,   tant qu’ils n’ont pas été, en quelque sorte exorcisés.  Ou désactivés, si on préfère.

Or, ils peuvent remonter à loin !  Certains de ces évènements s’invitent ainsi dans les familles alors que ceux qui en ont été victimes sont des aïeuls ayant vécu deux ou trois générations plus tôt.  En tout cas, c’est la thèse développée avec succès par Anne Ancelin Schützenberger et théorisée dans son livre « Aïe, mes aïeux », devenu depuis sa publication un bestseller.

Psychogénéalogie chez la famille Hugo

Victor Hugo
Victor Hugo

A sa suite, les recherches  sur ce thème se sont multipliées et ont débouché sur d’autres approches également intéressantes. En lisant le livre que le biographe professionnel Henri Gourdin a consacré à la famille de Victor Hugo, on peut suivre plusieurs de ces traumatismes psychogénéalogiques, générés, entre autres, par la mort « bizarre » de Léopold, premier né du général Hugo, père de Victor et par la naissance, probablement adultérine, de Victor lui-même.

De quoi expliquer le contenu et la nature de bien de ses écrits ! Sans parler de ses attitudes au quotidien, de ses comportements ou de ses prises de position. Henri Gourdin qui s’est fait une spécialité de la famille Hugo explique cela très bien.

Exorciser le traumatisme familial dans un livre 

Exemples littéraires de traumatismes familiaux exorcisés ou sublimés

Ce dernier exemple montre que les traumatismes familiaux ne sont pas que des évènements que l’écriture peut aider à exorciser. C’est, notamment, le point de vue adopté par Neige Sinno. Dans le cadre de différents interviews donnés à l’occasion du récent succès de son livre « Triste tigre« , elle précise que la littérature ne l’a pas sauvée et que rien ne pourra effacer l’outrage, ni les blessures dont elle a été victime. Donc, selon elle, pas d’écriture à vocation thérapeutique, mais seulement de la littérature dans ce qu’elle a de plus pure.

Certes, mais en faisant de cet outrage, une source d’inspiration littéraire, elle a forcément réussi, à coup sûr, à le sublimer et à le supporter. Aujourd’hui, auteur bien oubliée, mais autrefois aussi adulée que ses contemporaines Colette ou Anna de Noailles, la princesse Marthe Bibesco, a elle aussi réussi à sublimer par la littérature l’irrépressible désamour de sa mère. Désamour, qu’elle a pourtant reproduit avec sa propre fille Valentine ! Il est vrai qu’elle a été mère, à 17 ans, avant d’être écrivain, cinq plus tard, à 22.

L’exemple du désamour de la mère de Marthe Bibesco

Marthe Bibesco

En effet, sa mère avait reporté toute l’affection dont elle était capable sur, Georges, son frère ainé, très tôt disparu en raison d’une fièvre diphtérique mal soignée. Sans doute est-ce à cet évènement traumatisant, entre autres,  que l’on doit, sous la signature de Marthe Bibesco, un toujours intéressant « Au bal avec Marcel Proust » et un non moins intéressant, en tout cas, très romanesque, « Katia : le démon bleu du tsar Alexandre« , qui fait penser à Scarlett O’Hara, l’héroïne de Margaret Mitchell, dans « Autant en emporte le vent« .

Y a-t-il des règles à respecter pour écrire sur un traumatisme familial ?

Il n’y a pas vraiment de règles à respecter pour écrire sur sa famille, sinon celles d’être authentique, vrai, et de prendre en compte les conséquences que cela peut avoir sur les personnes de son entourage. Si on pense que ces conséquences peuvent être inutilement dévastatrices, peut-être la meilleure façon de s’en sortir est d’adopter un style d’écriture romancé ou de restreindre drastiquement son lectorat uniquement à ceux qui doivent savoir.  Et là, vive l’autoédition

Peut-on écrire sur sa famille sans avoir un évènement traumatisant à raconter ? 

Bien sûr que oui ! Fort heureusement ! Certes, c’est moins dramatique, mais les lecteurs aiment bien aussi  les histoires qui se finissent bien. C’est bien ce qu’ils viennent chercher dans les histoires des « feel good books » dans lesquelles excellent des autrices comme  Virginie Grimaldi, Aurélie Valognes ou Marie Vareille. Ou encore Melissa da Costa

Comme on peut le constater, elles ne manquent pas. Certes, leurs histoires sont avant tout des œuvres de fiction, mais rien n’empêche de s’inspirer des histoires heureuses auxquelles on a pu être mêlé pour écrire son propre « feel good book » et en proposer des recettes de bonheur à ses lecteurs.

Et peut-être parmi elles trouvera-t-on celle-ci, formulée par Dan Millan

Le secret du bonheur ne consiste pas à rechercher toujours plus, mais à développer la capacité d’apprécier avec moins.

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