La réponse à la question posée est facile. Non, un mot d’esprit n’est pas une figure de style. Très bien, mais pourquoi en parler alors ? Mais parce que le mot d’esprit bien amené est le nec plus ultra de tout discours. Pour faire la jonction entre la figure de style et le mot d’esprit, on peut dire que c’est d’abord une tournure d’esprit. Autrement dit, un genre d’esprit qui permet de dire des choses percutantes sans avoir l’air de les dire.
En ayant dit cela, on veut bien admettre qu’on est peut-être pas plus avancé. Or, quand on y regarde près, les mots d’esprit ont toujours recours à certaines figures de style.
Comme des exemples valent toujours mieux que des explications embarrassées, commençons par citer quelques mots d’esprit de grands noms de la littérature classique. Celui de Voltaire, entre autres, illustrant de manière vertigineuse par un mot d’esprit resté dans les annales la relation pouvant exister entre Dieu et l’Homme.
Dieu a crée l’Homme et l’Homme le lui a bien rendu.
Tout ce qui fait le mot d’esprit y est. Voyons comment cela fonctionne et comment on peut s’en servir entant que romancier.
C’est quoi un mot d’esprit ?

Reprenons depuis le début. Un mot d’esprit, c’est quoi ? Commençons par ce qu’il y a de plus simple : ses caractéristiques. En première analyse, elles sont au nombre de trois. Un mot d’esprit est concis, il démontre l’agilité intellectuelle de celui qui le produit et il a une indéniable portée critique.
Une formule concise
La concision, c’est en quelque sorte sa marque de fabrique. Un mot d’esprit n’est jamais long. Raison pour laquelle on préfère parler de trait d’esprit ou de bon mot. Dans un cas, on voit la flèche, dans l’autre, ce qui en fait l’essentiel : un mot.
Une expression critique
Un mot d’esprit n’est jamais innocent. Sans faire bien évidemment tout le tour de la question, Freud s’y est particulièrement intéressé avec son livre intitulé « Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient« .
Mais, sans aller jusque là, une chose est sûre, un mot d’esprit n’a pas vocation à être essentiellement comique ou humoristique. Il l’est, par nature, ce qui d’ailleurs est générateur de lien social, c’est ce qu’on appelle mettre les rieurs de son coté, mais il est bien loin de n’être que ça.
Qu’il suscite un rire soit jaune soit bon enfant, la vocation du mot d’esprit est d’esquiver ce que l’expression d’une vérité peut avoir de gênant ou de subversif en la déguisant en plaisanterie.
En 1937, Picasso expose son célèbre tableau Guernica. L’ambassadeur nazi Otto Abetz se serait arrêté devant et aurait demandé à Picasso alors présent :
C’est vous qui avait fait ça ?
Non, c’est vous.
On a bien là, la concision du mot d’esprit, la portée critique et l’agilité intellectuelle.
Une preuve d’agilité intellectuelle
Un mot d’esprit a d’autant plus d’impact qu’il surgit spontanément. Il nait dans l’immédiateté d’une situation que l’on juge intolérable. Ici Picasso se joue de l’ambassadeur nazi qui feint non seulement d’ignorer ce que son tableau représente, mais se moque aussi de son style pictural.
Beaucoup de citations servent d’illustrations au mot d’esprit. La plupart sont brillantes, et on les retient, mais elles ne portent pas la marque de cette agilité intellectuelle qui fait le vrai bon mot.
En effet, souvent, elles ont été ciselées dans le confort et la tranquillité d’une bibliothèque bien loin de la présence d’un environnement social stressant. Quoi qu’il en soit, elles n’en restent pas moins efficaces.
Dans le genre, tout le monde connait cette saillie de Pierre Desproges :
On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui.
De ce fait, leur mécanique, identique à celle des autres, plus spontanées, mérite d’être détaillée. Surtout quand on veut en émailler un dialogue romanesque ou un discours.
Mécanique de la création du mot d’esprit
Le mot d’esprit fondé sur un paradoxe
Le mot d’esprit n’est pas une figure de style, mais difficile de construire un mot d’esprit sans figure de style. En général, on se sert pour ça d’au moins six figures de style : le paradoxe, le calembour, le zeugma, l’oxymore, la prétérition et l’antiphrase ou l’ironie.
Commençons par le mot d’esprit construit avec un paradoxe. Comme toujours l’origine du mot paradoxe est le grec ancien. Il vient de para doxa. Autrement dit ce qui est contre l’opinion commune.
Ce qui donne la formule mémorable d’Oscar Wilde lorsqu’il dit avec beaucoup d’esprit :
Je peux résister à tout, sauf à la tentation.
C’est évidemment paradoxal puisque la chute dit exactement l’inverse de ce qu’annonce le début de la phrase.
Laissons de côté le calembour qui, pour certains auteurs, n’est qu’un jeu de langage et passons directement au zeugma.
Mot d’esprit fondé sur un zeugma ou un zeugme
Le zeugme en grec ancien cela signifie « attelage« , « joug » ou « assemblage« . Alors qu’est ce qu’on attelle ou assemble pour faire un mot d’esprit ? En général, on y parvient en faisant dépendre d’un même mot, le plus souvent un verbe, deux éléments d’un sens ou d’un registre complètement différent.
La plupart du temps les mots d’esprit construit de cette façon ont un effet comique, voire burlesque, quasi immédiat. Pas étonnant que beaucoup d’humoristes, comme par exemple Pierre Desproges y ont fréquemment recours.
Pour ce qui est de Pierre Desproges, on cite souvent son double zeugma basé sur le verbe sauter.
Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane.
Exemple qui souligne aussi les limites du mot d’esprit « zeugmatique ». Mais, bon, ça marche !
On a vu par ailleurs l’oxymore et la prétérition, arrêtons-nous sur le mot d’esprit à base d’antiphrase ou de d’ironie.
L’antiphrase ou l’ironie comme fondement du mot d’esprit
L’antiphrase, c’est une figure de style hyper simple à comprendre ! Cela consiste à dire le contraire de ce qu’on pense. Mais, de telle façon que l’interlocuteur sache exactement à quoi s’en tenir.
C’est-à-dire que ce qu’on lui dit n’est en fait qu’une façon de parler qui signifie l’inverse. C’est la forme courante de l’ironie. Elle n’en est cependant qu’un aspect. Par ailleurs, rien à voir avec la litote ou l’euphémisme auxquels on peut être tenté de la confondre.
Georges Orwell dans son roman « 1984 » multiplie les antiphrases dont certaines sont devenues emblématiques. Citons, entre autres, à titre d’exemples :
La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force.
A noter que beaucoup de slogans politiques ont recours à l’antiphrase. Ou plus largement, l’antiphrase est la structure de base qui souligne le décalage entre l’intention affichée et la réalité qui en découle.
Méthode composition en trois étapes
Grosso modo, on peut distinguer trois étapes pour construire un mot d’esprit. La première consiste à repérer l’angle d’attaque du mot d’esprit.
Repérer l’angle d’attaque du mot d’esprit
C’est plus simple qu’il n’y parait. « Heureusement que le ridicule ne tue pas » dit une expression populaire. A coup sûr ! Mais cela signifie au moins une chose, le ridicule est parfaitement repérable et ouvre de ce fait un champ quasi infini à la création de mots d’esprit.
C’est-à-dire qu’il en fournit la matière. A profusion. Mais, ce n’est bien là qu’une première étape. Le ridicule en soi ne constitue pas un mot d’esprit. On peut en rire, certes, mais ce rire reste quelque chose de brut qui ne va guère au-delà de l’instant où il nait.
Alors même que le mot d’esprit s’éternise et s’attarde dans les mémoires car il délivre une leçon. Le plus souvent impitoyable sous des dehors apparemment facétieux. Le ridicule une fois repéré, ce qui est facile, il faut donc le travailler. Ce qui est moins facile.
Certaines personnes y arrivent presque naturellement, presque sans réfléchir, mais pour l’immense majorité, il faut un peu de temps et de réflexion. Et cela commence toujours par le choix d’une figure de style adaptée.
Choisir une figure style adaptée au mot d’esprit qu’on envisage
Comme on l’a vu plus haut, il y a des figures de style plutôt faites pour bâtir des mots d’esprit et d’autres qui ne le sont guère. Parmi les premières, on compte bien évidemment le paradoxe, le zeugma et l’antiphrase.
Outre celles-ci et celles déjà citées, beaucoup de mots d’esprit sont fondés sur la polysémie de leur élément principal. Autrement dit sur sa faculté à pouvoir être entendu de deux façons. Mais, comme la polysémie n’est pas en soi une figure de style, si on veut jouer sur le double sens que peut prendre un mot, il faut recourir à une syllepse.
C’est ce que fait notamment Jean Cocteau quand il dit que :
Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de nous renvoyer notre image.
Le mot réfléchir est ici employé avec son sens de penser et son autre sens de renvoyer la lumière, ce qui constitue une syllepse et donne tout son sel à son bon mot en forme d’autodérision.
Ce n’est évidemment pas limitatif, mais cela donne déjà pas mal matière à penser.
Ciseler le mot d’esprit
Un mot d’esprit se doit d’être percutant. On ne peut pas imaginer qu’il s’étale sur des phrases et des phrases. C’est pourquoi les meilleurs sont les mots d’esprit qui viennent spontanément dans une conversation.
Mais on n’a pas toujours cette possibilité. Il faut donc les construire. Ce qui peut prendre beaucoup de temps et surtout se traduire par des phrases alambiquées.
Dans ce cas, il ne faut pas craindre de couper et de recouper. Ce qui compte c’est la chute. Elle doit être courte. Une chute trop longue n’est plus une chute, mais un marécage.
Comment utiliser un mot d’esprit dans un roman
Personnage avec mot d’esprit
Dans un roman, la place naturelle d’un mot d’esprit se trouve dans un dialogue. Mais pas dans tous les dialogues ! Un mot d’esprit caractérise incontestablement un personnage. Mais si tous les personnages se mettent à faire de l’esprit, cela change beaucoup la nature du roman.
Narrateur avec mot d’esprit
Outre le fait que cela peut paraître peu crédible, tout lecteur normalement constitué peut s’en lasser. Une bonne façon d’éviter ce travers, si on a un talent particulier pour créer des mots d’esprit, c’est d’en réserver l’usage, non pas à un personnage en particulier, mais au narrateur qui surplombe l’histoire.
Ce qui est intéressant avec un narrateur qui multiplie les mots d’esprit, c’est que cela permet de donner une tonalité particulière, notamment distanciée, à la narration.
Cela dit, on peut aussi étendre à la structure narrative toute entière, la façon de faire d’un mot d’esprit. Mais, c’est déjà une autre histoire.



