On appelle certaines d’entre elles des catachrèses. A l’origine ce sont des figures de style, mais on ne sait plus que ce sont des figures de style. Elles sont devenues des figures de style invisibles. Ou si on préfère, oubliées. On dit qu’elles ont été lexicalisées. Elles constituent l’essentiel des antonomases. Mais, elles ne s’y réduisent pas. On en trouve aussi dans d’autres catégories de figures de style comme les synecdoques, les oxymores, les euphémismes ou les litotes. Oubliées, mais pas sans intérêt.
En effet, c’est parmi ces figures que les amateurs de bons mots trouvent la substance qui va leur permettre de construire de belles polysémies. Autrement dit, des mots à double ou triple sens. A ne pas confondre avec les homonymies que seule la phonétique rapproche. Comme on le sait, ces bons mots qui peuvent prendre la forme de calembours, de traits d’humour ou de mots d’esprit constituent d’indéniables facteurs stylistiques, si ce n’est des figures de style en tant que telles.
La catachrèse, stade ultime d’une figure de style démonétisée
C’est ainsi. Il y a des figures de style qui frappent d’étonnement leurs auditeurs ou leurs lecteurs. Il y en a d’autres, les catachrèses, entre autres, qui n’étonnent plus personne. Dés lors peut-on encore les considérer comme des figures de style ? De fait, elles n’ont pas plus de valeur que n’importe quel nom commun. Elles sont devenues des figures de style invisibles.
Le processus à l’origine de cette dévalorisation est ce qu’on appelle la lexicalisation. Bref, la figure de style devient in fine un élément de vocabulaire. Ni plus, ni moins.
Ainsi du pied d’une table, du bras d’un fauteuil ou des ailes d’un moulin. Ce sont indiscutablement des métaphores, mais on ne les voit plus comme telles. Ce sont des figures de style invisibles. Et cela d’autant plus qu’on ne sait pas comment nommer autrement ce qui correspond à ce que l’un et l’autre désignent.
C’est pour cela qu’on les appelle des catachrèses. Catachrèse vient du grec ancien katakhrao qui veut emploi abusif de quelque chose. C’est bien ce qui se passe avec le pied d’une table. Un pied est un pied, pas un bout de bois. N’avoir que ce mot pour désigner ce bout de bois particulier est effectivement abusif.
Cela dit, il y a d’autres mécanismes d’invisibilisation qui ne correspondent pas à un manque de vocabulaire.
Ainsi, par exemple, de la poubelle dont la population croit sans cesse dans les sous-sols ou sur les trottoirs, au gré des injonctions écologistes et de la diversification des opérations de triage de déchets.
Pour désigner ce contenant, on a bien d’autres mots à notre disposition. Citons, notamment, conteneur, justement, mais aussi bac ou boîte à ordures. Les équivalents ne manquent pas et pour cette raison le mot poubelle n’est pas une catachrèse.
Il s’agit là seulement d’une lexicalisation à partir d’une figure de style dénommée antonomase.
Lexicalisation à partir d’une antonomase

Origine du nom commun poubelle
La poubelle, objet on ne peut plus courant, n’est pas qu’un simple élément de vocabulaire, elle possède, en effet, la noble filiation d’une antonomase. Là, inutile de rechercher une étymologie gréco-romaine, mais plutôt d’aller fouiller dans la biographie d’un préfet de la Seine de la troisième république, le fameux Eugène Poubelle.
Rappelons qu’une antonomase est une figure de style qui transforme un nom propre en nom commun, mais toutes les antonomases ne finissent pas en nom commun banalisé comme la poubelle ou la silhouette. Qualifier quelqu’un de Don Juan ou d’Harpagon n’est quand même pas d’un usage aussi courant que poubelle ou silhouette.
Origine du nom commun silhouette
Si le passage de Poubelle à poubelle est facile à comprendre, celui d’Etienne de Silhouette, ministre des finances de Louis XV, à silhouette est plus difficile à suivre. Une silhouette, tout le monde sait ce que c’est, alors qu’est-ce qu’un ministre des finances de Louis XV a à y voir ?
Certes il prônait l’austérité budgétaire, mais bien d’autres ministres des finances ont fait pareil et leur nom patronymique n’est pas devenu pour autant un nom commun. On dit qu’il aimait faire des découpages en papier et que ça viendrait de là. Bof ! Pourquoi pas.
En tout cas, c’est bien cette antonomase qui a dégénéré dans la lexicalisation que l’on connait.
Lexicalisation à partir d’autres figures de style
Il n’y a pas que les antonomases à avoir donner lieu à des formes lexicales communes et à produire des figures de style invisibles. A poubelle et à silhouette, on peut ajouter les noms communs plus récents de sopalin et de kleenex. Et bien d’autres encore, comme frigidaire, limogeage ou tartuffe.
D’autres figures de style ont ainsi contribuer à accroître la catégorie des figures de style invisibles, ce que sont au fond les catachrèses, comme, par exemple, des synecdoques, des oxymores, des euphémismes ou des litotes.
Encore que, apportons quelques précisions. Certes, toute catachrèse est une figure de style devenue d’usage courant. D’où son invisibilité en tant que figure de style.
Mais, et la précision est ici importante, toute figure de style devenue d’usage courant n’est pas forcément une catachrèse. Si la langue disposait déjà d’un mot propre pour nommer la chose, c’est une figure lexicalisée ou un cliché, pas une catachrèse
Synecdoque lexicalisée
La synecdoque est cette figure de style bien connue et largement utilisée où on désigne une partie de quelque chose ou de quelqu’un par un ensemble censé les représenter, le tout pour la partie, ou à l’inverse, où on désigne cet ensemble par une de ses parties censée aussi le représenter tout entier, la partie pour le tout.
Disposez-vous d’un toit pour dormir ? Le toit parait un peu juste pour remplir cet office, sauf si on considère que le toit, partie d’une maison, est suffisant pour la représenter toute entière. Cet usage est-il courant ? Oui. Alors, vous avez bien affaire à une synecdoque lexicalisée.
Le même raisonnement peut s’appliquer à d’autres mots comme « tête », « pain », « mortel », etc.
Oxymore lexicalisé
L’oxymore, c’est le choc des contraires. une formule comme l’obscure clarté en est en quelque sorte l’archétype. Elle permet d’ailleurs de faire une distinction entre l’oxymore proprement dit, on parle alors d’oxymore littéraire, et l’oxymore lexicalisé.
Car la formule est tellement connue qu’elle ne frappe plus personne. Elle est quasiment passée dans le langage courant. Comme c’est le cas, par exemple, pour d’autres formules telles que « un illustre inconnu », « la voix du silence » ou encore « un mort-vivant ».
Il y en a bien d’autres. Les listes qui les recensent ne manquent pas.
Euphémisme courant
L’euphémisme est une façon de parler qui permet de dédramatiser une situation. Une de ses expressions les plus typiques est celle qui consiste dire d’une personne qui est décédée qu’elle est partie. La formule est devenue courante et ne s’accompagne plus du caractère mystique qu’elle pouvait avoir à l’origine.
Dans le même ordre d’idées, celui des euphémismes que l’on peut qualifier d’euphémismes du quotidien, citons, parmi bien d’autres, ces expressions, témoins d’une époque, comme par exemple « prendre de l’âge », « être indisposé », « être non voyant », etc.
Notons qu’on les retrouve fréquemment dans les discours dont l’objet est de définir ce qui est ou n’est pas politiquement correct.
Litote banalisée

Autre formulation dont l’emploi se veut l’expression banalisée d’un certain raffinement celle de la litote. Rappelons que la litote est une figure de style qui permet de dire moins pour faire comprendre plus.
Parmi les exemples littéraires les plus célèbres, citons le fameux « va, je ne te hais point » que Chimène lance à Rodrigue qu’elle aime, dans le Cid de Corneille. Et pour bien se faire comprendre, elle l’accompagne de ce regard que depuis on dit être les yeux de Chimène.
Cela dit, le langage courant s’est emparé d’une multitude de litotes banalisées censées exprimer le tact, la prudence, à moins que ce soit l’ironie, de leur auteur.
Elles permettent de faire un joli bouquet de simples, composé d’expressions banales à force d’être utilisées, telles que « ce n’est pas faux », « ce n’est pas inutile », « ce n’est pas sans charme », etc.
Que faire avec des figures de style invisibles ?
Les figures de style invisibles ou lexicalisées constituent la pâte privilégiée avec laquelle on fait les mots d’esprit, les jeux de mots ou les calembours. Tout simplement parce qu’elles baignent naturellement dans le double sens.
On s’est demandé par ailleurs si les mots d’esprit constituaient en tant que tels des figures de style. Il s’agit plutôt ici de se demander comment une figure de style lexicalisée peut servir d’ingrédient pour fabriquer un bon jeu de mots ou un calembour.
Jeu de mots à base d’antonomase
On peut en faire avec bien s’autres figures de style. Mais, si on en reste à l’antonomase, cela peut donner le jeu de mots suivant :
On lui a offert un frigidaire pour son anniversaire, mais la relation est restée complètement glaciale.
C’est simple et ça prête à sourire. En tout cas, on visualise bien la construction du jeu de mot fondé sur la double signification du mot frigidaire.
C’est à la fois un équipement ménager basique et une marque réputée. Quoi qu’il en soit, le cadeau laisse de marbre la personne à laquelle il a été offert.
Calembour avec un euphémisme lexicalisé
En général, on construit des calembours avec des homophonies. C’est-à-dire qu’on joue sur des sons proches les uns des autres. On dit que le mot calembour vient du pauvre comte de Kahlenberg dont tout le monde se moquait parce qu’il avait la fâcheuse habitude de confondre les mots dont les sonorités se ressemblaient. D’où d’involontaires et improbables calembours …
Mais on peut préférer des formes plus élaborées de calembour comme celle qu’on doit à Marcel Proust dans son maître livre à la recherche du temps perdu. Aussi à un moment de celui-ci fait-il dire à l’un de ses personnages qui ne dédaigne pas les calembours même dans les circonstances qui ne s’y prêtent pas forcément :
Il a rendu son dernier souffle : il a passé l’arme à gauche.
« Passer l’arme à gauche » est l’euphémisme. Quant à l’homophonie, il faut faire un petit effort d’imagination, comme y invite l’auteur, en se disant que le mot « arme » n’est pas loin de cet autre mot « âme » et que de ce fait passer d’arme à âme a quelque chose d’assez spirituel. Sur un plan figuré, bien entendu.
Les figures de style invisibles ? Bien employées, elles peuvent être pour tout auteur un très bon moyen pour enrichir sa prose et la rendre plus attrayante. A condition, bien sûr, d’être source de bons mots.



